Le web est un éternel recommencement

Je ne sais plus qui a dit que la mode est un éternel recommencement, mais cette maxime pourrait tout aussi bien s’appliquer au web. Force est de constater que les « observateurs avertis » s’enflamment assez régulièrement pour tel ou tel nouveau service qui est une authentique révolution et qui est censé faire basculer le web dans une nouvelle ère (ex : Connaissez-vous Pinterest, le dernier épiphénomène d’une longue série).

Je me suis déjà exprimé sur la façon dont l’internet à évolué (Bilan de 10 ans d’interactivité) ou évoluera (Les leviers d’innovation du web pour les 5 prochaines années), mais je souhaiterais aborder à nouveau ce sujet et mettre l’accent sur les similitudes entre les services qui font référence aujourd’hui et ont on retrouve les origines au siècle dernier. Loin de moi l’idée de jouer les paléontologues numériques, mais j’estime qu’il est important de rappeler que si les interfaces et technologies évoluent, les usages fondamentaux sont les mêmes. Certes, le web de 2012 n’a plus grand-chose en commun avec le web du XXème siècle (notamment grâce aux médias sociaux, terminaux mobiles ou au cloud computing), mais ce sont surtout les moyens d’accès et modalités qui ont évolué :

  • Twitter est aujourd’hui l’outil de communication en temps réel de référence, mais à l’époque nous avions ICQ ;
  • Facebook est le roi des réseaux sociaux, mais j’avais déjà un profil et des amis sur SixDegress en 1999 ;
  • Je suis un très gros utilisateur de WordPress, mais n’oublions pas que Multimania ou Geocities permettaient de publier des pages perso ;
  • Des portails comme Heavy.com ou Break.com diffusaient de la vidéo bien avant YouTube ;
  • Shockwave.com était la destination ultime des jeux en ligne avant le triomphe de Zynga ;
  • Je partageais mes playlists sur Winamp (plutôt que Spotify) ;
  • J’organisais mes journées sur mon Psion, un modèle de simplicité d’usage, et j’installais tout un tas d’applications inutiles sur mon Palm avant que l’on ne décrète qu’Apple a inventé les app stores pour son iPhone ;
  • Ma page d’infos personnalisées était délivrée par Mon Yahoo! (plutôt que Flipboard) et je consultais des contenus mobiles hors ligne avec AvantGo (plutôt que Instapaper) ;
  • Les photos étaient partagées en ligne sur des services comme Snapfish des années avant que Flickr ne soit un projet de jeu en ligne (véridique !) ;
  • Une infinité de produits et services étaient notés et commentés sur Ciao (maintenant sur des plateformes comme Crowdstorm) ;
  • Je créais des espaces collaboratifs sur eRoom, bien avant des acteurs spécialisés comme SocialText

Comme vous pouvez le constater, la liste est longue, et l’on pourrait la continuer avec d’autres services (ne vous gênez pas, les commentaires sont là pour ça). Certes, avec les services récents tous ces usages sont grandement facilités, car ils sont plus pratiques et plus rapides, mais où est l’innovation ? En faisant un gros travail d’introspection, je me rends compte que la seule réelle innovation d’envergure de ces dix dernières années est Google Wave. Vous avez le droit de vous moquer et de penser que je débloque, car Wave a été un échec retentissant, pourtant c’est selon moi la seule proposition d’innovation d’usage en rupture avec les outils existants.

La grande question que l’on peut se poser est : mais pourquoi ne faire le coup de la révolution à chaque nouveau service qui sort ? C’est, selon moi, pour une raison toute simple : le marché a besoin de croire aux nouveaux services « révolutions » pour avancer. En d’autres termes : les opportunités de croissance sont le moteur du web, c’est ce qui tire les usages et draine les investissements. Celles et ceux qui suivent de près l’actualité se souviennent certainement de Color, une application mobile de partage de photos jugées comme « révolutionnaire » et pour laquelle les fondateurs avaient levé 50 M de $. Une histoire ridicule, mais qui n’a pas empêché la blogosphère de spéculer sur Highlight, la dernière application mobile à la mode au SXSW.

Entendons-nous bien : le but de cet article n’est pas de critiquer, mais de rappeler des faits historiques et de vous inciter à faire preuve de discernement face à la frénésie des « nouveaux Facebook » et à ce phénomène d’amnésie cyclique qui frappe la blogosphère.

Est-ce bien moi qui viens d’écrire cette phrase ? Ça alors, je n’en reviens pas, c’est à mon tour de jouer le vieux sceptique ! Ça doit très certainement être un des premiers symptômes du cap des 40 ans…

34 réflexions sur “Le web est un éternel recommencement

  1. Bel article. La sagesse permet le discernement et l’identification du vrai nouveau… bp d’agitation en effet dans le web… ou le nouveau est rare.
    On pourrait ajouter que c’est la recette, le tour de main et le tempo qui fait le gagnant, pas l’idée brut. jean louis F

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  2. Ah ben ça ça nous rajeunit pas, j’ai pris des rides hier pour ma part en retrouvant dans des cartons un cd d’installation de Flash2.
    Ah jeunesse dorée qui n’a pas connu les râles et les hululements du modem 14.4 ou 28.8 :-)

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  3. Bonjour Frédéric,

    Bravo pour ton site internet fort intéressant.

    Utilisateur de l’informatique depuis les années 80 et Formateur informatique depuis 10 ans, j’ai suivi l’évolution de ce média depuis ce temps là.
    Au début l’informatique devait simplifier la vie de l’utilisateur, en étant à son service.
    Maintenant l’informatique est au service des financiers qui n’ont rien à faire des utilisateurs et ne pensent qu’à se faire de l’argent.
    Comment ?
    En complexifiant tout.
    Aujourd’hui de multitudes de supports : ordinateur de bureaux, portables, téléphones intelligents, tablettes, TV…
    Avec pour chaque supports, un système d’exploitation, bien souvent non compatible.
    On rajoute dessus une multitude de services avec de la publicité intégrée.
    Résultat un vaste chantier (je reste poli), une prise de tête, dont on ne voit pas la finalité et la vision à long terme.
    Ton schéma des médias sociaux 2012 en est la preuve.
    Je prédis un désintérêt grandissant de la part des utilisateurs, car ils n’ y comprennent plus
    rien.
    L’avenir est à la simplification, à l’intuitif, au facile d’utilisation, à la compatibilité universel.
    Comme toi je suis dans la quarantaine et je fais le même constat, l’originalité, l’inventivité est bayonné.
    À quand le réveil des utilisateurs, qui sont sous les somnifères des financiers. pour dire ARRÊT, STOP !!!

    Au plaisir

    Bertrand Bonnot

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  4. Au risque de paraitre vieille moi aussi, on pourrait presque remonter au minitel : je me souviens même de forums de discussions / de jeux / d’entraide entre geeks et informaticiens auquel on accédait en 36 14 pour payer moins cher

    So 1990s ;)

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  5. J’ai l’impression que ces minis révolutions sont surtout annoncées par les « influenceurs », les gros blogs ou les pseudo pontes du web. Les utilisateurs derrière ne sont que des testeurs qui adoptent la chose lorsque ça sort pour voir ce que ça vaut et s’en vont naturellement s’ils ne trouvent pas d’utilité. Mais il est vrai que beaucoup de services ne sont que l’amélioration d’un service déjà existant ou ayant existé, les vraies ruptures sont très rares.

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  6. L’angle de votre article est intéressant et permet de garder la tête froide face aux nouveautés qu’on essaie de nous vendre chaque année à SXSW et à LeWeb :)

    Néanmoins, vous oubliez de préciser trois phénomènes qui selon moi créent la rupture et qui n’ont rien avoir avec les outils eux-mêmes :
    – les plateformes mobiles qui révolutionnent notre manière de consommer du contenu en ligne, et la géolocalisation intégrée, qui est une vrai nouveauté par rapport à vos exemples;
    – l’élément social, qui n’existait pas vraiment du à l’absence de masse critique dans les exemples que vous citez;
    – l’intuitivité croissante des interfaces. Les premiers services en ligne de création de blogs ou de pages web étaient vraiment compliqués comparés à maintenant. Même un enfant de 3 ans sait naviguer sans problème dans un iPad sans même savoir lire.

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  7. Quand je vois le nombre de personnes qui utilisent Facebook pour jouer à des jeux, répondre à des questionnaires débiles et poster des vidéos de chats qui font n’importe quoi, j’ai un peu l’impression d’avoir raté le côté « révolutionnaire » de Facebook.

    Je te rejoins sur le fait que ça doit être une question d’age …

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  8. Je respecte votre travail de recherche, on voit que vous vous êtes documentés (ou vous vous êtes souvenu ?) mais je ne partage pas vraiment votre façon de voir les choses.
    Selon moi, il n’y a pas recommencement, il y a juste des innovations. Tous les services que vous citez, je ne suis pas sur qu’ils seraient bien vu à cette époque s’ils étaient remis en ligne en l’état. Il y a eu des évolutions qui se sont adaptées aux envies des gens (et d’autres fois qui ont provoqué des envies.). Les services se sont inspirés les uns des autres mais ils ont tous eu une petite valeur ajoutée supplémentaire, c’est aussi ça le changement, peu de chose sont vraiment radicale.

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  9. Bonjour Fred,
    Meme si je ne suis pas convaincu par tous tes exemples, je suis d’accord avec ta théorie de l’éternel recommencement et je pense même que cela peut s’appliquer plus largement à l’informatique. Au final tous ces nouveaux services visent à répondre à d’anciens problème avec de nouveaux noms… Sur les exemples que tu cites l’innovation est finalement véritablement dans la technologie plus que dans les usages.

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  10. J’ai moi aussi utilisé eRoom, dont Hewlett Packard fut l’un des premiers clients du service en mode hébergé, et ce bien avant que l’on nous bassine que Salesforce et le SaaS étaient une révolution. Et quand je stockais mes photos sur Yahoo! ce n’était pas du cloud, ou plutôt si, s’en étais déjà, mais on n’en faisais pas de pub à la télé, et personne ne disais que c’était « amaaaaaaaazing »

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  11. À la lumière des commentaires ci-dessus, je me permets de vous citer : « si les interfaces et technologies évoluent, les usages fondamentaux sont les mêmes » et « le web de 2012 n’a plus grand-chose en commun avec le web du XXème siècle (notamment grâce aux médias sociaux, terminaux mobiles ou au cloud computing), mais ce sont surtout les moyens d’accès et modalités qui ont évolué. » C’est clair, et votre constat est très juste, à mon avis. Inutile d’ajouter des exemples mais il serait possible de mettre au jour d’autres usages qui n’ont pas changé. Sans mentionner que la course financière vers les révolutions technologiques a fait (et continue probablement de faire) des dommages collatéraux regrettables, ce qui ne m’empêche point d’apprécier les innovations les plus récentes. Je suis heureux de voir qu’un observateur averti se préoccupe autant (sinon davantage) du progrès humain que techno.

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  12. @ Alexis Rolland > Je propose de modérer mes propos en disant : La majorité des « nouveaux » services concernent des besoins précédemment couverts. Certaines innovations purement technologique sur des usages existants ouvrent par contre de nouvelles possibilités ou modèles économiques (ex : le Cloud Gaming).

    @ rodlecocq > Tout à fait, avant le cloud computing, il y avait l’ASP (Application Service Provider ») et les outils de virtualisation.

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  13. Et avant Multimania il y avait Mygale ;-) Pour revenir sur le cas du Psion et Winamp, si le partage existait c’était loin d’être aussi simple. Idem pour récupérer des applications. J’ai retrouvé l’autre jour une disquette venant d’Allemagne avec des applications pour mon Psion ;-) Même sur Palm c’était pas si pratique que ç.

    Je pense aussi que les vraies révolutions ne sont pas les outils mais un usage global : accéder facilement à l’information, publier facilement. Même Google Wave n’a fait que faciliter le travail en temps réel sur un document

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  14. « il y a une application pour ça » devient l’extension permanente des dispositifs et il faudra vraiment penser à ce que ces applications apportent versus ce qu’elles enlèvent (Giorgio Agamben)
    Reste environnement qui détermine aussi le web: localisation, datamining, programmation conversationnelle, pervasif…

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