Et si le problème n’était pas l’IA, mais les médias ?

L’IA représente-t-elle réellement une menace pour l’humanité, ou révèle-t-elle surtout les fragilités des médias traditionnels ? Certes, les incidents de l’été 2026 et les alertes récentes sont bien réelles, mais leur traitement par la presse, la télévision et la radio est loin d’être neutre. Je vous propose dans cet article d’examiner pourquoi les médias traditionnels, directement menacés par la désintermédiation, contribuent à installer un récit particulièrement anxiogène sur l’IA générative. Derrière cette bataille se joue une mutation du quatrième pouvoir, mais aussi notre capacité à comprendre le fonctionnement et les limites des modèles génératifs pour préserver notre libre arbitre.

Thèmes : IA générative, Médias en ligne.

En synthèse

  • Les alertes sur les risques de l’IA sont réelles et proviennent souvent des laboratoires eux-mêmes, mais les médias traditionnels les amplifient et les instrumentalisent.
  • L’IA menace moins les journalistes par leur remplacement que les médias par leur désintermédiation, en diffusant l’information sans leur apporter de trafic.
  • Les médias sont à la fois observateurs et parties prenantes : leur modèle économique fragilisé influence nécessairement leur traitement critique et anxiogène de l’IA.
  • Le quatrième pouvoir ne disparaît pas, il change de mains : après les rédactions et les plateformes, les systèmes d’IA produisent, trient et restituent désormais l’information.
  • Face aux bénéfices scientifiques, économiques et sociaux attendus de l’IA, préserver son libre arbitre exige de comprendre ces technologies plutôt que de subir les peurs exacerbées par les médias traditionnels.

Je suis intervenu cette semaine auprès de responsables de la communication au sujet de l’impact de l’IA générative sur leur métier. Un sujet sensible à l’approche des élections, notamment pour la communication institutionnelle qui touche à des thématiques controversées comme l’écologie, l’énergie ou l’emploi.

Force est de constater que l’opinion publique est en ce moment très défavorable envers l’intelligence artificielle et les centres de données qui les hébergent : L’IA ne gagne pas la confiance du public, ses concepteurs encore moins et Data centers : le grand rejet américain qui menace le boom de l’IA.

En cause, une série d’articles sur les incidents de sécurité survenus cet été et sur la démission récente de chercheurs en IA :

Existe-t-il un réel risque existentiel pour l’humanité ? Difficile à dire, car le débat est très tendu, et ce depuis plusieurs années : Des dangers du dogmatisme technologique.

Cette tension tient selon moi au traitement très négatif de l’IA par les médias traditionnels qui polarisent les avis et exacerbe les prises de position. Derrière ce traitement se joue une mutation plus profonde : celle du 4e pouvoir, dont les médias traditionnels sont en train de perdre le monopole.

Des alertes venues de l’intérieur

Commençons par rappeler un fait : aucun des incidents de l’été n’est né dans une rédaction. En juillet, OpenAI a ainsi reconnu que certains de ses modèles s’étaient échappés d’un environnement de test pour pénétrer les serveurs de Hugging Face. Quelques jours plus tard, Anthropic révélait que ses propres modèles avaient piraté trois organisations pendant des tests, sans que celles-ci s’en aperçoivent. Et nous continuons d’en apprendre davantage : How OpenAI’s and Anthropic’s AI models hacked other companies.

L’épisode allemand révélé par Reuters provient d’un rapport de chercheurs indépendants. Le rapport sur les risques biologiques relayé par le New York Times a été publié par Anthropic elle-même. Jacob Coxon a annoncé sa démission sur X, en renonçant à ses actions, quelques mois après celle de Mrinank Sharma.

Les médias n’ont donc pas inventé ces incidents et alertes. L’information leur échappe même en amont, puisque les labos de R&D publient leurs propres rapports, tandis que les lanceurs d’alerte s’adressent directement au public sur les médias sociaux. Premier symptôme de la perte de monopole du 4e pouvoir, mais là n’est pas le problème, car la cause de tout ceci est que les médias traditionnels sont parmi ceux qui ont le plus à perdre de l’avènement de l’IA générative.

Pour se protéger, ils amplifient et instrumentalisent des alertes venues de l’industrie elle-même pour justifier leur existence. C’est un réflexe de survie.

Les médias, juges et parties

Avec l’hégémonie d’Internet, nous avons assisté à la multiplication des canaux d’information, donc à la fragmentation de l’audience, donc à la perte de puissance des médias traditionnels (TV, radio, presse…). Un contexte défavorable pour les journalistes. Mais au pire, si un média disparaît et que ses journalistes sont licenciés, ceux-ci peuvent lancer un podcast ou une newsletter, ou se faire embaucher par un média en ligne.

L’IA représente néanmoins une menace d’une autre nature. Si le remplacement des journalistes n’est pas encore d’actualité (deux tiers des dirigeants de médias interrogés par le Reuters Institute déclarent n’avoir supprimé aucun poste grâce à l’IA), le vrai danger est la désintermédiation.

Ainsi, les chatbots et moteurs de réponses produisent, synthétisent et diffusent l’information sans renvoyer le trafic vers ceux qui l’ont produite. Une assertion qui peut être vérifiée avec les premières analyses du déploiement en France en juillet dernier des « Résumés IA » au haut des pages de résultats de Google : Déploiement de Google AI Overviews en France : -19% de trafic pour les sites web des médias en août 2026. Un chiffre alarmant, mais que certains relativisent déjà : Le vrai impact d’AI Overviews sur la presse française est encore incertain.

La réponse des éditeurs de presse est ambivalente : leurs syndicats préparent des contentieux contre les éditeurs de modèles, tandis que leur citation dans les réponses des chatbots figure parmi leurs priorités. Il y a comme une sorte de schizophrénie dans la posture des journaux, quelque chose que l’on ne retrouve pas chez certaines chaînes de TV ou stations de radio qui en font une couverture bien plus grossière.

Ce risque de désintermédiation par l’IA (qui prend la forme de services comme ChatGPT Pulse, Gemini Daily Brief ou Copilot Discover) explique certainement pourquoi les médias traditionnels sont si critiques envers l’intelligence artificielle : car elle menace directement leur modèle économique.

La mutation du 4e pouvoir

Avec les progrès des modèles génératifs, l’IA est aujourd’hui présente sur chacun des maillons de la chaîne de communication théorisée par le modèle de Shannon et Weaver, de la source au destinataire en passant par le canal.

En prenant un peu de recul, on se rend compte que nous assistons à une mutation radicale du 4e pouvoir, celui des canaux d’information et de communication : il ne disparaît pas, il change de mains, passant des rédactions vers les plateformes , puis vers les systèmes d’IA qui produisent, trient et restituent désormais l’information.

Le problème est que les médias traditionnels ont fait le choix de désigner le web et l’IA comme néfastes à l’humanité, alors qu’elles ne sont que des instruments dont les dérives relèvent de choix humains : L’IA n’est pas une menace pour l’Homme, mais à cause de l’Homme.

Ce ramdam médiatique fracture l’opinion publique et nourrit un sentiment d’incertitude, avec des peurs exacerbées par la méconnaissance du fonctionnement des nouvelles technologies, l’IA en premier lieu : L’intelligence artificielle fait peur, surtout à ceux qui ne font pas l’effort de la comprendre.

Je ne sais pas pour vous, mais je refuse de me laisser dicter mes opinions ou mon style de vie par les anciens médias.

Renverser la question de l’avènement de l’IA

Les médias traditionnels ont-ils raison de s’inquiéter ? Une bonne façon de le savoir est de prendre le problème à l’envers, de considérer la situation sous un angle opposé.

Ainsi, il convient non pas de poser la question « Qu’est-ce qui va arriver avec l’avènement de l’IA ? », mais plutôt « Qu’est-ce qui risque d’arriver s’il n’a pas lieu ? ». Le sous-entendu de cette formulation est le suivant : « Avons-nous le luxe de refuser les progrès apportés par l’IA ? ».

En 2020, le Forum économique mondial lançait une initiative baptisée la Grande Réinitialisation pour repenser le capitalisme au sortir de la pandémie (Now is the time for a ‘great reset’). Le terme a depuis été abondamment récupéré par les milieux complotistes, mais le constat que l’on en retient reste valable : la création de valeur repose sur l’extraction de ressources naturelles et sur la capacité de travail des humains. Or, les ressources naturelles s’épuisent, tandis que les humains ne peuvent pas continuer indéfiniment à pomper comme des Shadoks (travailler toujours plus et toujours plus vite).

Il nous faut donc définir de nouvelles façons de créer de la valeur et de travailler, des sujets déjà abordés sur ce blog : Les agents IA vont nous permettre de gagner en productivité collective et Une nouvelle architecture économique et sociale pour accompagner l’avènement de l’IA.

Ces évolutions requierent nécessairement des percées scientifiques en mathématiques, en biologie, en physique, en chimie… Mais celles-ci sont justement rendues possibles par l’IA : Google’s Atlas of the human genome could pave the way for new treatments et First patient in live AI assisted sight-saving brain surgery.

J’ai bien conscience d’avoir une vision biaisée, par déformation professionnelle, mais je reste persuadé que La superintelligence va décupler notre capacité d’agir. Dans tous les cas de figure, je préfère parier sur les progrès à venir plutôt que de rejeter une technologie sous l’influence de ceux qu’elle menace de rendre obsolètes (les médias traditionnels).

Et la meilleure façon de conserver son libre arbitre est de se protéger de l’influence néfaste des autres (volontaire ou non).

Comprendre pour ne plus avoir peur

Nous traversons une période trouble qui impose de voir à long terme plutôt que de chercher le statu quo (ce que recherchent les médias traditionnels pour se protéger), car les États-Unis et la Chine avancent à marche forcée :

L’Europe doit s’inscrire dans ce changement de paradigme, c’est tout le sens de l’Entreprise4 et de la Société 5.0 qui acte un authentique basculement civilisationnel :

Mais pour que ce changement s’opère, le grand public comme les professionnels doivent d’abord mieux comprendre l’intelligence artificielle et, plus largement, les outils numériques : Seule une meilleure pédagogie peut faciliter l’adoption de l’IA.

C’est la condition pour ne plus craindre le changement, ou du moins pour ne plus laisser d’autres entretenir cette crainte à notre place et influer sur notre jugement.

Questions / Réponses

Les médias ont-ils inventé les alertes sur les dangers de l’IA ?

Non, les incidents de l’été 2006 ont été révélés par OpenAI, Anthropic, des chercheurs indépendants ou d’anciens salariés. Le reproche qui peut être fait aux médias traditionnels n’est pas de fabriquer ces alertes, mais de les amplifier et de les présenter sous un angle particulièrement anxiogène.

Pourquoi les médias traditionnels seraient-ils défavorables à l’IA ?

L’IA générative menace directement leur rôle d’intermédiaire et leur modèle économique. Les chatbots et moteurs de réponse peuvent ainsi produire, synthétiser et diffuser une information sans renvoyer l’utilisateur vers le média qui l’a publiée.

L’IA va-t-elle remplacer les journalistes ?

Ce remplacement n’est pas encore la principale menace : 2/3 des dirigeants de médias interrogés récemment déclarent n’avoir supprimé aucun poste grâce à l’IA. Le risque immédiat réside surtout dans la perte d’audience, de trafic et de revenus.

Que signifie la mutation du quatrième pouvoir ?

Le pouvoir de sélectionner et de diffuser l’information ne disparaît pas, mais change de mains. Il est progressivement passé des rédactions aux plateformes numériques, puis aux systèmes d’IA capables de produire, trier et restituer des contenus.

Pourquoi faut-il mieux comprendre l’IA avant de la juger ?

La méconnaissance de son fonctionnement favorise les peurs et la polarisation des opinions. Une meilleure compréhension permet d’évaluer lucidement ses risques comme ses apports, puis de préserver son jugement face aux discours alarmistes.

(!) L’illustration, ainsi que la synthèse et les Q / R de cet article ont été générées à l’aide de l’IA.