L’IA générative est partout dans les discours, mais trop rarement au cœur des débats qui comptent vraiment. Je vous propose dans cet article de dépasser le bruit ambiant pour poser une question que peu osent formuler : Ne sommes-nous pas en train de courir sans savoir où nous allons ? La 10e édition de Vivatech était l’occasion de s’interroger sur les conséquences d’un rythme d’innovation que nos institutions, nos entreprises et notre modèle social ne sont plus en mesure d’absorber. Fracture cognitive, obsolescence des contrats de travail, retard européen structurel : les enjeux sont considérables, et l’inaction n’est pas une option. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’aller plus vite, mais de mieux identifier notre destination.

En synthèse :
- L’IA ne résoudra pas seule les grands défis de l’humanité (dérèglement climatique, transition énergétique et alimentaire…), mais son potentiel disruptif est tel qu’elle peut nourrir toutes les innovations dont nous avons besoin pour les relever.
- Le vrai problème n’est pas la technologie elle-même, mais un rythme d’innovation beaucoup trop élevé, alimenté par des investisseurs qui entraînent l’écosystème mondial dans une fuite en avant que le marché ne peut absorber.
- L’avenir des travailleurs du savoir ressemblera à celui des agriculteurs face à la mécanisation : leur valeur ajoutée ne résidera plus dans l’exécution des tâches, mais dans la planification, la supervision et le discernement, face à des IA qui feront le travail à leur place.
- Une nouvelle hiérarchie techno-cognitive est en train de se mettre en place, entre ceux qui utilisent des outils gratuits, ceux qui ont un abonnement, et ceux qui accèdent aux modèles les plus puissants, créant ainsi un avantage anticoncurrentiel structurel dont les conséquences économiques et sociales seront dramatiques.
- Face à ces bouleversements, la France et l’Europe doivent refondre leurs institutions et artefacts sociaux (contrats de travail, formes d’entreprises, fiscalité…) et se doter d’un nouveau modèle social, car le pire scénario serait de ne rien faire.
Comme tous les ans depuis 10 ans, le salon Vivatech est LE grand RDV de l’écosystème des nouvelles technologies, où se sont croisés 200.000 participants et 15.000 startups. L’occasion de découvrir les dernières tendances et surtout de « sentir le pouls » du marché (cf. VivaTech : on dresse le bilan de cette 10e édition record).

C’est aussi traditionnellement l’occasion pour moi de prendre du recul sur toutes ces innovations et de questionner le bien-fondé de cette débauche d’énergie :
- Les innovations technologiques en quête de sens (2017)
- Les grandes entreprises françaises en quête de crédibilité numérique à VivaTech (2018)
- L’innovation au service de la quatrième révolution industrielle et du mieux vivre (2019)
- Le progrès ne viendra pas des nouvelles technologies, mais de l’évolution des usages (2022)
- L’IA générative victime d’un emballement technologique et d’une adoption tardive (2025)
Pour cette 10e édition, Vivatech était bien évidemment consacré en majeure partie à l’IA avec ce fil rouge officiel : « Artificial Intelligence: impact, not illusion« .
De la science-fiction à la réalité grâce à l’IA
L’innovation est le moteur de la croissance. Sans croissance, pas de création de richesses. Aujourd’hui, l’IA est à la fois un levier d’innovation et un moteur pour la création de richesses. En 3 ans, l’IA n’a pas complètement bouleversé notre quotidien, mais irrémédiablement modifié notre vision du monde et de l’avenir. Une vision qui est malheureusement hautement déformée par des préjugés et beaucoup de mécompréhension (Nous n’avons pas besoin de meilleures IA, mais d’une meilleure compréhension de l’IA).
Mais le principal problème auquel nous (les Européens) faisons face, est que nous avons des intérêts divergents. Or, pour pouvoir s’assurer une place de premier ordre dans la nouvelle société qui est en train d’émerger, les visions, ambitions et moyens européens doivent être alignés. D’où l’intérêt d’avoir de grands rassemblements comme Vivatech : pour mutualiser et synchroniser les énergies. Même si, force est de constater que l’UE est loin, très loin derrière les USA et la Chine. Assurément des super-puissances dont personne ne peut contester la suprématie, mais qui restent paradoxalement isolées sur leur podium.

Peut-être est-ce comme cela que nous devions envisager la course à l’IA : une recherche de collaboration mutuellement profitable plutôt qu’un affrontement qui est et restera asymétrique. En synthèse : ne pas gaspiller du temps et de l’énergie dans une compétition perdue d’avance, mais mobilier toutes les énergies dans une coopétition entre USA, Chine, Inde, Europe… Car l’enjeu de ces prochaines années n’est ni plus ni moins que de garantir un avenir pour chacun, un avenir qui est justement très fragile, car le monde est plus que jamais divisé.
Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que l’humanité est confrontée à de gigantesques défis (dérèglement climatique, transition énergétique et alimentaire, montée du populisme…). L’IA est-elle la solution à tous ces défis ? Non absolument pas. En revanche, le potentiel disruptif des modèles génératifs est tel, qu’ils ont la faculté de nourrir potentiellement toutes les innovations dont nous avons besoin pour relever ces fameux défis.

Avec l’IA générative, le futur est à portée de main, grâce à des bonds technologiques que personne n’avait anticipés ou même fantasmés. Cette perspective devrait nous motiver à regarder dans la même direction et à oeuvrer pour le bien commun.
…
…
OK super, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. D’autant plus que nous avons déjà connu des situations équivalentes.
Ralentir pour garder la contrôle
En 2013, lors de sa participation à l’événement LeWeb, Le Ministre de l’Économie Arnaud Montebourg était la risée du monde avec sa prise de position contre Uber (« Nous devons ralentir l’innovation pour protéger les vieux business« ). Une posture très risquée à l’époque, mais qui trouve un écho évident avec l’avènement de l’IA que nous vivons en ce moment.

Et s’il avait eu raison à l’époque, mais en utilisation la mauvaise formulation ? Ce que personne ne peut nier est qu’avec la généralisation du web et les smartphones, notre société a beaucoup évolué (Le smartphone est l’icône du 21e siècle, pour le meilleur et pour le pire). Notamment avec la lame de fond des médias sociaux et des dérives qui en ont découlé (« Toi, Facebook, tu as détruit notre rêve » : au Myanmar, les Rohingyas voulaient « mener la même vie que les autres »).
Pouvons-nous dire que notre quotidien avant et après les smartphones a complètement changé ? Oui, mais c’était déjà le cas avec le web qui a en son temps avait déjà bouleversé notre quotidien et reconfiguré notre économie. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une innovation technologique modifiait en profondeur la société ou certains domaines (Technology over the long run: zoom out to see how dramatically the world can change within a lifetime).

À titre d’exemple, avec l’avènement de la mécanique et de l’informatique, le quotidien des agriculteurs a énormément changé, mais pas leur savoir-faire : ils ne travaillent plus la terre, puisque ce sont les tracteurs qui le font pour eux, mais décident de ce qu’ils doivent planter, essayent d’anticiper et de se préserver des aléas de la météo, tentent de valoriser au mieux leur production auprès d’acheteurs toujours plus puissants (la grande distribution), cherchent des solutions pour alléger le poids des formalités administratives et des contraintes réglementaires…

La façon dont le travail des agriculteurs a évolué est une parfaite illustration de ce qui attend les travailleurs du savoir. L’avenir des cols blancs va ainsi très certainement ressembler à ça : un quotidien où ils n’auront plus besoin de faire les choses eux-mêmes, mais où l’essentiel de leur valeur ajoutée résidera dans la planification et la supervision des tâches effectuées par les IA. Une valeur ajoutée qui reposera sur l’intuition, l’expérience et la capacité de discernement.
Des changements majeurs donc, mais qui ne se limitent pas aux usages professionnels, car ils vont également avoir un énorme impact sur le quotidien des citoyens. Sachant que les citoyens du 21e siècle ont déjà connu des bouleversements majeurs avec l’avènement des technologies et usages numériques : De la nécessité d’un nouveau contrat social pour homo numericus.
Il est très loin le temps des chasseurs-cueilleurs, d’autant plus avec la possibilité de se faire livrer un Big Mac grâce à Deliveroo !
Équipé d’un smartphone, Homo sapiens est capable de décupler ses capacités, il est omniscient et omnipotent : il sait tout (accès à une infinité de contenus) et il peut tout (accès à d’innombrables services en ligne).
Nous ne pouvons pas indéfiniment continuer à faire comme si rien n’avait changé, il en va de notre responsabilité d’accepter cette réalité et de s’y adapter.
Il faut revoir les fondamentaux de notre société, pour pouvoir adopter des modes de vie plus durables (alimentation, transports…) et surtout pour définir un modèle de cohabitation apaisée entre l’homme et la machine.
Un nouveau contrat social ou un modèle pour réapprendre à vivre dans une société majoritairement numérique dont nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer les changements.
Mais ça, c’était avec la pandémie ! Imaginez un peu ce que ça va donner avec la généralisation de l’IA, et surtout avec les progrès qui vont encore être réalisés.

Vous pouvez penser que les discours que l’on peut entendre à droite et à gauche sont exagérés, notamment à Vivatech, pourtant l’IA est bel et bien en train de façonner la future société dans laquelle nous et nos enfants vivront, une société numérique potentiellement contrôlée par une minorité d’acteurs et de pays.
Le problème n’est pas la technologie, mais un rythme d’innovation trop élevé
J’ai toujours trouvé que Vivatech était un dangereux mélange des sphères technologiques et politiques, mais cette dixième édition était la parfaite justification de ce rapprochement, car les nouvelles technologies sont indiscutablement l’un des principaux piliers de notre quotidien, et donc notre futur.

Voilà pourquoi nous devons aborder l’IA générative de façon beaucoup plus sérieuse dans le débat public, car les progrès qu’elle va amener ne seront pas forcément équitablement distribués. Les grandes sociétés technologiques essayent de faire bonne figure à ce propos (Big companies aim to ease A.I. transition for american workers), mais personne n’est dupe.
Très clairement, la technologie n’est pas le problème, c’est plutôt notre compréhension de cette technologie, ou plutôt notre appréhension de l’impact que va voir cette technologie qui progresse tous les jours. À qui la faute ? Très certainement aux investisseurs américains qui alimentent de façon déraisonné la machine à innover et entraine dans cette fuite en avant l’écosystème chinois.
En gros : tout va trop vite. Un sujet que j’avais déjà abordé l’année dernière : Quand la course à l’innovation devient contre-productive et Des limites de la capacité d’absorption du marché avec l’IA.
Il y a 20 ans, tout le monde se demandait quelle allait être la “killer app” de la 3G. Avec le recul, vous pouvez vous rendre compte qu’il n’y a jamais eu de killer app, mais une infinité de nouveaux usages qui ont redéfini notre quotidien.
Ça sera la même chose avec l’IA, mais nous avons encore beaucoup de mal à anticiper ces nouveaux usages, car nous nous posons les mauvaises questions (ex : “comment faire pour réduire les hallucinations des LLMs « , “Est-ce que les IA ont une conscience ?”…).
Ce qui est certain, c’est que les bouleversements vont être énormes. Des bouleversements dont nous ne mesurons pas bien d’ampleur, mais qui vont exiger des adaptations d’envergure.
Aux grands maux les grands remèdes
Comme je viens de vous l’expliquer, nous sommes incapables d’évaluer la marge de progression des modèles génératifs (ce qu’ils seront capables de faire), ni quand ils pourront le faire. Cette double inconnue est un signal fort.
Voilà pourquoi il y a une réelle nécessité de revoir les fondamentaux de notre société, surtout dans une UE affaiblie par des divergences politiques / économiques / idéologiques : Europe 2031, What getting AI wrong means for us.
“The current trajectory of AI calls for the most ambitious political agenda in the history of post-war Europe. Unless we embark on it now, Europe will lose the ability to shape its own future. We will end up economically and politically sidelined, with values we cannot defend, social welfare systems we can no longer fund, risks we cannot address, and a Union that cannot hold.”

Un scénario d’autant plus préoccupant qu’il est de plus en plus plausible. Et le pire, c’est que nous ne sommes pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme, car il y a aussi AI Scenario 2030 édité par le gouvernement britannique (le Government Office for Science).
Voilà pourquoi il faut réagir et anticiper les conséquences d’un déséquilibre US / UE (ex : Trump Threatens 100% Tariffs On French Wine, Champagne Over Digital Tax Dispute). Et plus particulièrement en France avec un dépoussiérage des institutions et artefacts sociaux :
- Des nouveaux contrats de travail (en plus des CDI et CDD) pour plus de souplesse ;
- De nouvelles formes d’entreprises (en plus des SARL, SA et SAS) pour faciliter la création / croissance / gestion / cession ;
- De nouvelles règles sociales et fiscales pour garantir une répartition plus équilibrée du capital et des pouvoirs ;
- Un nouveau contrat social pour éviter un enlisement dans des conflits sociaux qui paralysent toute initiative.
Mais ce dont nous avons le plus besoin est de nouveaux outils de création de richesses, avec un partage équitable et surtout durable. Oui c’est possible, d’autant plus que le pire scénario serait de ne rien faire, car les perspectives d’avenir ne sont pas du tout les mêmes entre ceux qui maitrisent l’IA et les autres : La fracture numérique est un problème que personne ne peut ignorer.
En effet, la situation s’est beaucoup détérioré ses derniers mois, avec un écart qui se creuse entre ceux qui font l’effort d’expérimenter / comprendre, et ceux qui se contentent de suivre le mouvement : Le principal frein à l’emploi des jeunes n’est pas l’IA, mais TikTok.
Croyez-le ou non, mais une nouvelle hiérarchie cognitive est en train de se mettre en place, l’équivalent des castes dans la société indienne : il y a ceux qui utilisent la version gratuite des outils d’IA, ceux qui ont un abonnement, et ceux qui ont accès aux modèles les plus puissants, leur accordant ainsi un avantage anti-concurrentiel : La fracture cognitive entre dans une nouvelle phase.
Nous ne pouvons pas rester inertes et laisser cette hiérarchie techno-cognitive se mettre en place, car les conséquences économiques et sociales seront dramatiques. C’est d’ailleurs le message qui est porté par l’Église Catholique à travers l’encyclique du Pape Léon XIV : tenter de faire ouvrir les yeux au grand public, de le guider dans la compréhension de ce qui est en train de se passer, des enjeux à long terme de la révolution de l’IA.
Une polarisation très néfaste des opinions sur l’IA
Vous n’avez pas besoin de moi pour savoir que l’opinion publique est très divisée sur l’IA, et ce des deux côtés de l’Atlantique : A new study shows only 16 percent of Americans think AI will have a positive impact on society et It’s not just you: nearly half of us wish we could just click our fingers and make generative AI disappear.
Personne ne peut en vouloir à ceux qui ont un avis négatif, car certains en profitent, notamment des patrons peu scrupuleux qui se servent de l’excuse de l’IA pour justifier des licenciements. Pourtant, l’optimisation par la baisse de la masse salariale n’est qu’une option parmi d’autres. Les exemples de Schneider Electric ou de Ikea devraient nous éclairer : A.I. Doesn’t Have to Mean Layoffs et How IKEA turned a €13 million chatbot into a €1.3 billion business.
Ainsi, les personnes les plus influentes de l’écosystème des nouvelles technologies essayent de nous (re)vendre le principe de la destruction créatrice de Schumpeter, mais les arguments sonnent creux : Vinod Khosla, Marc Andreessen And The Billionaire Battle For AI’s Future et Reinventing Societal Infrastructure with Technology.
Idem pour de nombreux grands patrons qui nous promettent un avenir meilleur : A frontier without an ecosystem is not stable (Satya Nadella de Microsoft), Built to benefit everyone: our plan (Sam Altman d’OpenAI), Policy on the AI Exponential (Dario Amodei d’Anthropic)… Plein de bonnes intentions donc, mais des intérêts d’actionnaires à préserver !
Comme vous pouvez le constater, il existe nombre de réflexions intéressantes, ainsi que des solutions pertinentes (ex : une taxe sur les tokens consommés), mais le problème est que les mesures doivent être adoptées globalement : par les USA, la Chine, l’Europe, l’Inde… (Everyone wants to tax AI. the big disagreement: How?). Même s’ils y travaillent officiellement, la solution n’est pas encore là (A signal of where power sits: Trump and world leaders joined by OpenAI, Anthropic, Google at G7).

Je pense que le principal problème est qu’aujourd’hui, personne n’a envie de passer pour le rabat-joie qui refuse le progrès. Il faut en effet beaucoup de courage pour admettre que le marché s’emballe et qu’il est grand temps de mettre le pied sur le frein pour éviter la sortie de route.
Réduire la voilure pour mieux manoeuvrer
Je passe personnellement la moitié de mon temps à essayer de suivre et comprendre l’actualité des nouvelles technologies. J’en ai même fait mon travail ! Si je ne peux pas me plaindre du fait que le rythme d’innovation très soutenu de l’IA me permet de travailler avec des entreprises et marques prestigieuses (pour des missions d’évangélisation), je sais reconnaitre un marché en surchauffe, car j’ai déjà connu ça au début des années 2000.
S’il y a bien une chose dont je suis persuadé, c’est que cette situation n’est pas tenable, il nous faut impérativement l’assainir. Plus d’investissements ou d’innovations ne changeront pas la donne. Au contraire, ils ne feront qu’empirer les choses.

Ce n’est pas la première fois que j’exprime cette opinion, et je le répète : nous avons désespérément besoin de ralentir le rythme du marché pour pouvoir laisser le temps aux entreprises, organisations et institutions de s’adapter à tous ces changements, et ceux à venir.
D’où la nécessité d’harmoniser les connaissances et compréhensions de ce qu’est l’IA générative, comme les modèles génératifs fonctionnent, de ce qu’il est possible de faire avec aujourd’hui, ainsi que d’anticiper les prochaines évolutions.
Voilà pourquoi nous ne devrions pas nous moquer de ceux qui, comme Arnaud Montebourg à l’époque, ont l’audace de dire ce que nous ne voulons pas entendre : tels des poulets sans tête, nous courrons par réflexe sans savoir où nous allons. Or, dans un monde fragilisé avec des ressources limitées, nous ne pouvons nous permettre de gaspiller du temps ou de l’énergie.

Ceci est ma conviction, mais à ma petite échelle, tout ce que je peux faire est de la partager avec vous sur ce blog.
Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’aller plus vite, mais de lever le nez pour mieux identifier notre destination.
Questions / Réponses
Pourquoi l’IA est-elle un sujet aussi urgent pour la société ?
L’IA n’a pas encore bouleversé notre quotidien, mais elle a irrémédiablement modifié notre vision du monde et de l’avenir. Son caractère disruptif est tel que les modèles génératifs ont la faculté de nourrir potentiellement toutes les innovations dont nous avons besoin pour relever les grands défis de l’humanité (dérèglement climatique, transition énergétique, montée du populisme). L’enjeu n’est donc pas seulement technologique : il est économique, social et politique.
En quoi le rythme actuel de développement de l’IA est-il problématique ?
La technologie n’est pas le problème, c’est plutôt notre appréhension de l’impact d’une technologie qui progresse tous les jours. Il est ainsi impératif de ralentir le rythme du marché pour laisser le temps aux entreprises, organisations et institutions de s’adapter à tous ces changements, et à ceux à venir. Plus d’investissements ou d’innovations ne changeront pas la donne : ils ne feront qu’empirer les choses.
Quel sera l’impact de l’IA sur le travail des cadres et employés de bureau ?
L’avenir des cols blancs ressemblera très certainement à l’évolution qu’ont connue les agriculteurs avec la mécanisation : un quotidien où ils n’auront plus besoin de faire les choses eux-mêmes, mais où l’essentiel de leur valeur ajoutée résidera dans la planification et la supervision des tâches effectuées par les IA. Cette valeur ajoutée reposera sur l’intuition, l’expérience et la capacité de discernement.
Pourquoi parle-t-on d’une nouvelle fracture sociale liée à l’IA ?
Une nouvelle hiérarchie cognitive est en train de se mettre en place, comparable aux castes dans la société indienne : il y a ceux qui utilisent la version gratuite des outils d’IA, ceux qui ont un abonnement, et ceux qui ont accès aux modèles les plus puissants, leur accordant ainsi un avantage anticoncurrentiel. L’écart se creuse entre ceux qui font l’effort d’expérimenter et de comprendre, et ceux qui se contentent de suivre le mouvement.
Quels changements concrets sont à envisager pour la France et l’Europe ?
Principalement un dépoussiérage en profondeur des institutions : de nouveaux contrats de travail pour plus de souplesse, de nouvelles formes d’entreprises pour faciliter création et croissance, de nouvelles règles sociales et fiscales pour une répartition plus équilibrée du capital, et un nouveau contrat social pour éviter l’enlisement dans des conflits paralysants. L’objectif est de doter la société d’outils de création de richesses permettant un partage équitable et durable.