Comme la théorie de l’évolution de Charles Darwin le démontre, l’espèce dominante n’est pas la plus rapide ou la plus forte, mais celle qui s’adapte le plus vite à son environnement. La plus grande force de l’espèce humaine est ainsi sa faculté d’adaptation, mais avec le numérique, il semble que cette force ai atteint ses limites.
Avec l’avènement du numérique, nous sommes à un tournant de l’histoire de l’homme, car suite à une généralisation trop rapide des NTIC, l’humanité est comme une grande famille dysfonctionnelle dont les membres ne parviennent plus à se parler (il suffit pour s’en convaincre de constater les torrents de haine qui sont déversés dans Twitter) et qui engendre des courants régressistes (climatosceptiques, platistes, anti-vax…). Peut-être serait-il temps d’envisager un reboot…

Cela fait un certain nombre de mois que l’on voit passer des articles tous plus alarmistes les uns que les autres sur les dangers des écrans, devant lesquels nous passons entre 5 et 6 h par jour, hors temps de travail. La dernière publication en date sur ce sujet est le livre de Michel Desmurget, docteur en neuroscience et directeur d’une équipe de recherche sur la plasticité cérébrale, avec un livre équivoque : La Fabrique du crétin digital (interview ici : Dangers du numérique – « Nous assistons à l’effondrement du langage »). Le discours de l’auteur est sans surprises et très bien documenté, mais ce qui m’a intrigué, c’est sa mise en abime par rapport à l’histoire de l’humanité.
Un tournant dans l’évolution de l’hominidé
Pour faire court, l’humain en tant qu’espèce est passé par différents stades d’évolution :
- Australopithèque, l’ancêtre commun qui présentait des capacités intellectuelles et motrices limitées ;
- Homo habilis, l’homme « habile » qui savait confectionner et se servir de premiers outils comme les pierres taillées ;
- Homo ergaster, l’homme « artisan » qui a su domestiquer le feu et l’agriculture ;
- Homo sapiens, l’homme « savant » qui a commencé à accumuler des savoirs pour développer les sciences et techniques modernes.
L’homme moderne est donc né il y a moins de 200.000 ans, quelque part entre l’Afrique et le Proche-Orient. À l’échelle de l’humanité, ça ne représente pas grand-chose, mais quand on constate les bouleversements introduits par la quatrième révolution industrielle, on se dit qu’il serait temps de mettre à jour cette frise de l’évolution.

Cela fait plusieurs décennies que l’homme sait voyager dans l’espace, plus récemment il a réussi à concevoir et implanter des coeurs artificiels ou à bâtir des tours de 1 km de haut. Les progrès technologiques sont indéniables, mais cela ne justifie pas forcément un nouveau stade d’évolution. En revanche, nous commençons à constater des évolutions du corps humain avec notamment l’allongement des doigts (calqué sur l’agrandissement des tailles des écrans des smartphones) ou les répercussions hormonales des perturbateurs endocriniens (morphologies atypiques chez les ados et pré-ados). Il faut également aborder l’impact psychologique des smartphones dont le niveau de charge devient une préoccupation quotidienne (Battery icons shape perceptions of time and space and define user identities) ou qui affecte irrémédiablement notre sommeil et capacité de concentration (Demain, serons-nous trop abrutis pour lire ?). Autre conséquence collatérale de la prépondérance des écrans dans notre quotidien : l’alimentation beaucoup trop riche des occidentaux (favorisée par la mode du fooding, les applications de livraison de repas…) et le manque d’activité physique (nous passons une très grande partie de la journée en position assise).
Bref, il est très loin le temps des chasseurs-cueilleurs, d’autant plus avec la possibilité de se faire livrer un Big Mac grâce à Deliveroo ! Je suis persuadé qu’avec l’avènement du numérique nous rentrons dans une nouvelle phase du développement de l’hominidé : celle de l’homo numericus. Une réflexion qui n’est pas nouvelle, car les premiers articles à ce sujet remontent au début des années 2010 dans les revues scientifiques ou philosophiques : De l’homo Sapiens à l’homo Numericus, L’avènement de l’Homo numericus ou Homo numericus, la révolution Internet a eu lieu. Il existe même un dossier publié par l’INRIA : De l’Homo numericus au citoyen numérique.

Tous ces articles font référence à la part croissante des NTIC dans notre quotidien et la dépendance que nous développons petit à petit avec le web. Mais ça, c’était avant. Avant que ne se généralisent les smartphones (4 MM d’unités en circulation), les médias sociaux (2,5 MM de membres de Facebook) et que de nouvelles catégories d’outils numériques envahissent notre quotidien : Sommes-nous à la veille d’un nouveau paradigme numérique ?
Le smartphone est le silex de l’homme moderne
D’après le baromètre du numérique, le taux d’équipement en ordinateurs avoisine les 80%. Un pourcentage élevé qui n’alarme personne dans la mesure où un ordinateur est un outil que l’on allume et que l’on éteint selon ses besoins ou envies. En revanche, avec les smartphones, c’est une autre histoire, car une bonne partie des utilisateurs ne l’éteint jamais.

J’ai déjà eu de nombreuses occasions de m’exprimer sur son rôle dans la transformation numérique (Statistiques sur l’accélération de la transformation digitale et la dette numérique) et je persiste dans cette pensée : le smartphone est un outil d’une incroyable puissance, très polyvalent, qui a la capacité de changer les rapports de force. En maîtrisant la taille de la pierre, Homo habilis a pu se fabriquer des outils, des armes et maitriser le feu (notamment grâce au silex). Équipé d’un smartphone, Homo sapiens est capable de décupler ses capacités, il est omniscient et omnipotent : il sait tout (accès à une infinité de contenus) et il peut tout (accès à d’innombrables services en ligne).
À la fois outil d’émancipation, mais également d’asservissement, le smartphone est l’icône du 21e siècle, pour le meilleur et pour le pire. Si l’homme a su domestiquer le feu, quelle est la part de la population qui maitrise son smartphone (le matériel, mais également les applications et leurs fonctionnements / limites / dérives potentielles) ? Un levier majeur de transformation dont il faut apprendre à se méfier. C’est d’ailleurs le thème de la dernière campagne de notre opérateur nationale :
Le smartphone a indéniablement bouleversé notre quotidien en tant que consommateur, salarié, citoyen… mais il a également chamboulé l’ordre établi d’un point de vue micro et macro-économique en mettant une incroyable pression sur les acteurs historiques.
Médias et distributeurs traditionnels sont les mammouths du 21e siècle numérique
En prolongeant la métaphore de la préhistoire, nous pourrions comparer les mammouths aux institutions (ex : chaînes de TV) et organisations (ex : Kodak, ToysRUs) qui n’ont pas su s’adapter suffisamment rapidement pour survivre face à une espèce en pleine émancipation. L’utilisation de lances ou de haches fabriquées par Homo habilis a ainsi considérablement changé le rapport de force avec les grands mammifères, dont les mammouths qui sont devenus des proies. Par analogie, Nous avons tous été témoin d’un bouleversement équivalent avec le succès fulgurant de Uber : Homo numericus avec son smartphone a su inverser le rapport de force vis-à-vis des grandes compagnies de taxi et imposer sa volonté.

Vous noterez que ce bouleversement s’applique aussi aux gouvernements comme nous l’avons vu récemment avec les manifestants de Hong-Kong : How social media is shaping what people know — and don’t know — about the Hong Kong protests et Securing smartphones is now a priority for Hong Kong protesters.
Encore une fois, je pense que nous sous-estimons largement l’impact du smartphone sur notre vie quotidienne, et plus généralement l’impact du numérique sur la société dans laquelle nous vivons maintenant.
Nouveau siècle = nouvelles façons de travailler
Nous sommes en plein coeur de la quatrième révolution industrielle, celle qui a été initiée par le numérique et est maintenant stimulée par l’intelligence artificielle. Nous ne pouvons pas indéfiniment continuer à faire comme si rien n’avait changé, il en va de notre responsabilité d’accepter cette réalité et de s’y adapter : mondialisation des échanges, environnement VUCA, hyper-compétitivité induite par les plateformes numériques… sont autant de facteurs d’évolution que l’on ne peut plus ignorer. Je ne souhaite pas relancer le débat sur le bienfondé du mouvement des Gilets Jaunes, mais il faut se rendre à l’évidence : ils tentent de défendre un modèle anachronique. Si même Amazon investit lourdement pour mettre à niveau ses employés (Amazon is going to train 100,000 workers in these 6 areas of tech), ce n’est pas en bloquant des ronds-point que l’on va relever les défis du 21e siècle.
Comme cela a été fort justement expliqué par Nicolas Colin dans son dernier livre (Hedge: Inventing a New Safety Net), le contrat de travail à durée indéterminé est un outil de productivité hérité de l’ère industrielle : en l’échange de 40 h / semaine de dur labeur, les ouvriers bénéficiaient d’un salaire fixe et d’une protection sociale. Les contrats de type CDI / CDD ont parfaitement fonctionné au cours des 19e et 20e siècles, mais nous sommes maintenant dans une économie qui repose essentiellement sur les services (le secteur tertiaire représente près de 80% des emplois et de la valeur). Il est maintenant largement temps de remettre en cause l’hégémonie de ces contrats de travail et de commencer à réfléchir à une évolution majeure (lire à ce sujet : Future of Work, The new bundle is being invented as we speak.

Vous noterez d’ailleurs que nous venons de franchir un cap décisif avec l’adoption récente de l’amendement AB5 aux États-Unis : California passes landmark gig workers’ rights bill, here’s what that means et The end of an era for the gig economy. Avec la nomination récente de Margrethe Vestager au poste de vice-président de la commission Européenne, également en charge du numérique, et de Mariya Gabriel qui récupère le portefeuille de l’innovation, les choses risquent de bouger très vite dans l’UE : L’heure de l’Europe de l’innovation aurait-elle sonné ?
Et si la réponse ne vient pas du législateur, peut-être qu’elle viendra de l’interne sous la forme d’actions néo-syndicales : Comment faire grève à l’ère des plateformes ?
Bref, tout ça pour dire que si nous voulons préserver la compétitivité de notre économie tout en évitant une trop forte concentration des richesses il nous faut d’autres outils professionnels, à commencer par des contrats de travail plus souples et plus en phase avec la réalité du marché. Mais la réflexion ne devrait pas s’arrêter là et se généraliser à tous les aspects de notre quotidien.
Nouveau siècle = nouveaux modes de vie
Le numérique a profondément modifié les médias, la distribution, les transports, les divertissements, l’éducation, la santé… En résumé : le numérique et plus particulièrement le smartphone ont irrémédiablement transformé notre vie quotidienne, c’est d’ailleurs pour cela que l’on parle tant de transformation digitale. Outre le fait de nous offrir un accès permanent à une infinité de contenus et services, le numérique nous permet surtout de nous affranchir des contraintes d’espace et de temps. Sous cet angle, on se rend compte que la configuration actuelle des territoires (un centre-ville avec des petits commerces de détail, une zone industrielle ou d’activités professionnelles, des logements individuels et centres commerciaux en périphérie…) est un héritage du 20e siècle qui ne correspond plus aux usages et contraintes actuels : Repenser la ville pour l’artisanat.

Les hommes modernes (appelons-les « Homo numericus ») ne vivent plus en tribus isolées dans des grottes, ils se concentrent dans des grandes métropoles incroyablement denses et organisent leur vie quotidienne à l’aide de téléphones électroniques (appelons-les des « smartphones »). Que cela vous plaise ou non, c’est la configuration de référence, celle qui concerne la majorité des habitants de la planète et représente près de 80% de la population française. Là encore, inutile de lutter, il faut s’adapter à cette nouvelle réalité pour faciliter le quotidien des habitants, comme c’est d’ailleurs le cas dans les gigantesques métropoles chinoises où l’on s’efforce d’anticiper la fin du règne de la voiture, mais également plus près de chez nous en Espagne : Barcelona’s radical plan to take back streets from cars.
À la croisée de toutes ces réflexions, se situent les espaces de co-living et de co-working. La refonte de l’environnement de travail est un sujet qui me tient à coeur, que j’avais déjà abordé il y a de nombreuses années (Pourquoi le télétravail est bon pour la collaboration) et que j’ai reformulé plus récemment : Les nouveaux temples de la création de valeur sont les espaces de coworking.

Au-delà de la dimension foncière et de l’aménagement du territoire, il faut également revoir les fondamentaux de notre société, pour pouvoir adopter des modes de vie plus durables (alimentation, transports…) et surtout pour définir un modèle de cohabitation apaisée entre l’homme et la machine : Il est urgent de réfléchir aux fondamentaux d’une nouvelle société numérique. Une cohabitation que l’on retrouve aujourd’hui dans les médias (sélection algorithmique des contenus, robot-journalistes), au travail (automates numériques et intelligences artificielles), dans la rue (drones de livraison et véhicules semi-autonomes), dans les villes (gestion automatisée de l’éclairage et de la consommation de ressources)…
Cette idée de cohabitation peut vous faire sourire, mais elle part du constat dramatique qu’aujourd’hui nous sommes face à un phénomène de rejet massif : rejet de l’autre (le raciste, la machiste, le féministe, l’extrémiste, le pollueur, le jeune, le vieux…) et rejet de la technologie (les contenus numériques assimilés à des fake news, les services en ligne considérés comme des outils de surveillance massive, ou les intelligences artificielles qui font peur à tout le monde, mais dont paradoxalement personne n’a une réelle connaissance des capacités et limites).
C’est en cela que j’écrivais dans l’introduction de cet article que notre société était comme une famille dysfonctionnelle, une société qui ne fonctionne plus. Voilà pourquoi je parle de nouveau contrat social : un contrat ou un modèle pour réapprendre à vivre dans une société majoritairement numérique dont nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer les changements. Autant vous dire qu’il y a du pain sur la planche…