Il est urgent de réfléchir aux fondamentaux d’une nouvelle société numérique

Nous sommes en 2019, le numérique est omniprésent dans notre quotidien, et il n’y aura pas de retour en arrière (nous n’allons pas débrancher le web). Après 20 ans de croissance ininterrompue, le numérique occupe une place prépondérante dans notre quotidien professionnel / personnel et touche tous les citoyens. Plutôt que de continuer à faire comme si rien n’avait changé, je suis partisan de regarder la réalité en face et de l’affronter en ouvrant un grand débat, non pas sur le droit impétueux de pouvoir rouler à plus de 80 km/h sur une route départementale, mais sur les fondements d’une nouvelle société : une société moderne où les citoyens ne se méfient plus du numérique, des machines ou des algorithmes, et vivent en harmonie avec leur époque.

Une surchauffe dans les usages numériques

Après 20 ans de croissance effrénée, nous arrivons à un point de saturation des innovations et usages numériques. Comprenez par là que les choses vont trop vite : le rythme d’adoption des innovations et usages numériques est supérieur à la capacité d’absorption du marché, c’est à dire des consommateurs, des entreprises, des citoyens… Il en résulte un phénomène de rejet, en partie justifié (L’illectronisme en France : entre incompréhension et rejet du numérique), qui mérite que l’on prenne le temps de comprendre comment notre quotidien a pu évoluer aussi vite et de définir une feuille de route pour l’avenir. L’objectif étant de poser les bases d’une nouvelle société pérenne où le numérique occupe une place prépondérante sans que cela dégrade la confiance des citoyens, le pouvoir d’achat des consommateurs, l’employabilité des salariés, la compétitivité des entreprises…

De nombreux signaux nous prouvent que notre économie et plus généralement notre société souffre d’une crise de croissance numérique :

Bref : arrêtons de faire comme si rien n’avait réellement changé et que tout allait bien, parce que ce n’est plus le cas.

Si le numérique reste le moteur de la croissance de notre économie, il semble aujourd’hui apporter plus de problèmes que de solutions. Voilà pourquoi la « Startup Nation » est remise en question et pourquoi le besoin de régulation n’a jamais été aussi fort. Non pas que les acteurs du numérique soient malveillants, mais il est plutôt sain de chercher à cadrer des usages et technologies qui sont omniprésents dans le quotidien de dizaines de millions de Français.

Nous voyons ainsi de plus en plus d’analyses et d’argumentations solides pour sauvez les internautes d’eux-même. Le récent livre de Bruno Patino (La civilisation du poisson rouge, présentée ici : Les réseaux sociaux nuisent gravement à l’humanité) est ainsi une très bonne synthèse du drame auquel nous participons collectivement de notre plein gré : « Nous sommes devenus des poissons rouges enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au ménage de nos alertes et de nos messages instantanés […] L’addiction qui se développe, les effets de bulles informationnelles, de déséquilibre, de dissémination de fausses nouvelles et de contre-réalités sont aussi et sans nul doute surtout une production intrinsèque du modèle économique des plates-formes. Et ce modèle est amendable. Mais il faut s’y mettre. De toute urgence. Il y a une voie possible entre la jungle absolue d’un Internet libertaire et l’univers carcéral de réseaux surveillés. Cette voie possible, c’est la vie en société. Mais nous ne pouvons laisser à ces plates-formes le soin de l’organiser seules, si nous souhaitons qu’elle ne soit pas peuplée d’humains au regard hypnotique qui, enchaînés à leurs écrans, ne savent plus regarder vers le haut« .

Une volonté de réinitialiser le web portée également par la FING dans une tribune publiée en début d’année : Il est temps de décrire le numérique que nous voulons.

Un nouveau fossé numérique, bien plus profond, contre lequel les gouvernements tentent de bricoler des solutions

Il y a donc un fossé qui se creuse entre ceux qui comprennent et maitrisent le numérique, clairement une minorité, et les autres. Ce dont nous sommes témoins est l’apparition d’une nouvelle forme de fracture numérique : The new digital divide is between people who opt out of algorithms and people who don’t. Cette nouvelle fracture numérique est à la fois plus large et plus profonde que la précédente (qui concernait uniquement l’équipement ou l’accès) risque de devenir réellement problématique si nous ne prenons pas les mesures pour y remédier.

Les gouvernements commencent à bouger et mettent en marche l’appareil législatif pour essayer de cadrer tout ça (Le Parlement européen vote de nouvelles lois pour protéger les emplois atypiques), certains pays plus que d’autres (Australia Passes Law to Punish Social Media Companies for Violent Posts et The UK’s tech backlash could change the internet) et surtout prennent des mesures pour éviter la fuite des devises (European Parliament passes online platform rules placing new limits on Amazon and Google et Google hit with €1.5 billion antitrust fine by EU).

Un nouveau cadre fiscal qui ne plait pas du tout aux GAFA qui déploient des efforts considérables en lobbying pour discréditer ces évolutions. Du coup, l’Union Européenne se met à son tour à faire de la sensibilisation pour justifier ses actions : Une fiscalité équitable de l’économie numérique.

Très clairement, nous sommes sur la bonne voie, car les géants du numérique ne pouvaient pas continuer à optimiser leur fiscalité avec autant d’impunité. Mais ceci ne concerne que l’aspect fiscal du numérique, or, il y a de nombreux autres aspects à traiter.

Une grande réflexion pour accepter le numérique et non le rejeter

Tout à commencé avec la mode des vacances déconnectées, puis des séminaires de « digital detox ». Phénomène de mode il y a encore quelques années, le rejet du numérique est aujourd’hui une réalité (Plaidoyer contre le populisme numérique), et même un thème de campagne électorale des deux côtés de l’Atlantique (Margrethe Vestager au Parlement Européen, Elizabeth Warren aux États-Unis).

Vous pouvez êtes sceptiques quant aux motivations réelles de ces hommes et femmes politiques qui s’insurgent contre le numérique (leur finalité est de se faire élire, pas d’améliorer votre quotidien), il n’empêche que nous nous devons de réagir face à la montée en puissance du capitalisme de surveillance. Détaillée dans un livre publié en début d’année par Shoshana Zuboff, la notion de capitalisme de surveillance désigne la capacité des géants du numérique à influer nos choix quotidien à l’aide d’une panoplie de services que nous utilisons tous les jours et de montagnes de données dont ils disposent sur leurs utilisateurs. Chercher à influer sur les comportements d’achat n’est à priori pas répréhensible, sinon il faudrait construire de nombreuses prisons pour enfermer tous ces publicitaires, mais rester passif face à l’accumulation de cash et de pouvoir des GAFAM, BATHX et cie relève de l’irresponsabilité.

Encore une fois, je ne suis pas en train de vous dire que ces entreprises sont malveillantes, mais qu’elles ne déploient pas encore les ressources suffisantes pour minimiser les risques d’utilisations détournées que certains pourraient faire de tous les outils qui sont mis à disposition (publicités ciblées, APIs…). La question que nous devons nous poser est la suivante : voulons-nous vieillir et élever nos enfants dans un quotidien où le numérique est plus une source de risque que d’émancipation ?

Cette question est parfaitement illustrée par le montée en puissance de l’intelligence artificielle qui cristallise les débats. Source d’angoisse et de fantasmes, l’intelligence artificielle est la parfaite incarnation d’un sujet numérique complexe, saccagé par les médias, que le grand public préfère rejeter plutôt que d’en comprendre l’intérêt et les enjeux. Je peux tout à fait comprendre qu’il est plus simple d’enchainer les stories sur Instagram en appuyant simplement avec son pouce que de se farcir un bouquin de plusieurs centaines de pages sur le machine learning… Il n’empêche que ça reste un sujet de première importance, un réel enjeu sociétal au même titre que les perturbateurs endocriniens (au hasard), qui mérite que l’on se penche sérieusement sur la question pour pouvoir cadrer et agir si besoin. C’est d’ailleurs ce qu’a entrepris la Finlande avec une initiative pédagogique très intéressante : Democratising AI knowledge to inform ethical choices. Certes, il existe également des réflexions tout aussi intéressantes en France (ex : Le leader de demain devra combiner intelligences émotionnelle, artificielle et collective), mais elles ne bénéficient pas de relais vers l’ensemble des citoyens.

Ce qui est valable pour l’IA l’est également pour l’ensemble des domaines impactés par le numérique. Partant du principe que les usages numériques vont continuer de croitre, il y a une réelle nécessité de définitivement tourner la page du XXe siècle, et de nous projeter dans le XXIe siècle en posant les bases d’une nouvelle société numérique. Comme j’ai souvent l’occasion de le répéter lors de mes conférences : c’était peut-être mieux avant, mais c’était avant. Nous devons maintenant réfléchir à la façon dont nous voulons / pouvons intégrer le numérique dans notre quotidien afin d’en tirer le meilleur et de ne plus subir le pire (ex : harcèlement, fake news, désociabilisation…).

Des initiatives concrètes, mais dispersées

N’allez pas penser que je me contente de dénoncer sans rien proposer de concret, de faire ma « Greta du numérique », car cette réflexion me travaille de longue date. En cherchant bien, on se rend rapidement compte qu’il existe un grand nombre d’initiatives pour mieux vivre le numérique au quotidien selon différents aspects :

Comme vous pouvez le constater, les initiatives sont nombreuses et les citoyens ne sont pas forcément réfractaires (ex : Les Français sont prêts à avoir recours à la télémédecine). L’important aujourd’hui est d’élever la réflexion pour ne pas s’embourber dans des débats stériles. Le problème est que le numérique est un sujet qui touche tous les aspects de notre quotidien, mais qui n’est traité que de façon « locale » et non globale. Pourtant, il faut être aveugle pour ne pas voir l’impact global du numérique sur notre quotidien et les transformations qui en découlent, aussi bien sur le plan économique (Qui sont les freelances en 2019 ?) que sociétal (The weird rise of cyber funerals, Teens have less face time with their friends – and are lonelier than ever) qu’environnemental (Ten big global challenges technology could solve).

Encore une fois, je ne me contente pas de dénoncer, car j’ai bien conscience qu’il existe de nombreuses réflexions officielles, mais menées de façon disparate :

Ce dont nous avons besoin aujourd’hui est d’initier une réflexion plus ambitieuse sur l’impact et le rôle du numérique dans notre quotidien.

Élever la réflexion pour faire face aux enjeux du XXIe siècle

Tony Blair, l’ex-premier Ministre britannique est un très bon exemple de personnalité publique cherchant à élever la réflexion : The next great debate will be about the role of tech in society and government.

De même, le Japon a lancé une vaste initiative autour de la « Society 5.0« , c’est à dire de leur vision de la société à l’heure de la quatrième révolution industrielle : « A human-centered society that balances economic advancement with the resolution of social problems by a system that highly integrates cyberspace and physical space« .

Le gouvernement du Japon propose ainsi une réflexion très aboutie sur ce que le numérique peut apporter à la population, à l’industrie et à tous les aspects du quotidien : Realizing Society 5.0.

Cette réflexion est poussée très loin et portée par le gouvernement qui ne compte pas se faire imposer les règles des géants chinois ou américains du numérique et commence à poser les bases de SA société numérique : What is Society 5.0?.

Vous pouvez trouver que cette vision est un peu (trop) idyllique, mais elle repose sur une réflexion ambitieuse qui va bien au-delà des préoccupations fiscales.

Certes, vous pourriez me dire qu’une initiative équivalente a été lancée l’année dernière en France avec les États Généraux du numérique (dont les premières synthèses sont en ligne), mais tout ceci manque d’ambition puisqu’il n’est question pour le moment que de réguler la concurrence ou de réprimer les contenus illicites.

À mon échelle, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire pour élever le débat, si ce n’est éveiller votre curiosité avec cet article et vous inciter à rêver à votre tour à une grande réflexion institutionnelle, c’est à dire menée par le Gouvernement avec un minimum d’ambition, voir par une coalition de gouvernements européens.

Vous pouvez aussi commencer à vous poser des questions :

  • Qu’est-ce que le numérique m’apporte ou peu m’apporter ?
  • À quoi ressemblerait mon quotidien pro/perso sans le numérique ?
  • Qu’est-ce que je peux apporter au numérique ?

Tout comme chacun(e) d’entre nous doit se responsabiliser en ce qui concerne l’écologie, il est de la responsabilité de chacun(e) de mener une réflexion sur la place que nous souhaitons donner au numérique dans notre quotidien et sur la meilleure façon de mettre les contenus, services, outils et supports numériques au service de l’humanité.