Plaidoyer contre le populisme numérique

Ces derniers temps, de nombreux sujets liés au numérique ont été repris par les politiques : GAFA, plateformes (Uber, AirBnB), IA, crypto-monnaies, formation professionnelle… Cette récupération est la preuve que la transformation digitale est une réalité de marché à laquelle personne ne peut se soustraire (annonceurs ou citoyens), et surtout que la méconnaissance de ces derniers peut générer des angoisses que les politiques exploitent pour faire parler d’eux. L’immixtion de la classe politique dans les sujets numériques n’est en soi pas une mauvaise chose (l’économie numérique ne peut pas rester une zone de non-droit), sauf si elle ne sert qu’à occuper la scène médiatique.

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Brûler des voitures n’empêchera pas l’uberisation

L’année 2015 a été marquée par les violents mouvements de protestation des chauffeurs de taxi contre Uber (blocage du périphérique, incendie de voitures, affrontements avec des CRS…). Sous couvert de vouloir préserver leur emploi (en réalité leur rente de situation), une minorité de personnes a réussi à faire dire au ministre de l’Économie de l’époque que quand l’innovation va trop vite, il est normal de chercher à la ralentir pour en attendre que « les choses se tassent ». Si les pouvoirs publics on effectivement réussit à suspendre les activités de Uberpop et Heetch, ils n’ont pas pu interdire complètement Uber, car rappelons-le : le service a créé bien plus d’emplois qu’il n’en a détruits (Les VTC à l’origine d’une création d’emplois sur quatre en Île-de-France).

Je ne rentrerai pas dans le débat sans fin de savoir si ce sont des bons ou mauvais emplois, car aux yeux d’un jeune sans qualification issu des minorités, c’est quasiment la seule option qui s’offre à lui. Quoi qu’il en soit, le phénomène d’uberisation a marqué un tournant dans l’opinion publique : la prise de conscience qu’une « simple » application mobile pouvait avoir un énorme impact sur l’équilibre économique et sur le quotidien de nombreux citoyens.

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Depuis, un certain nombre de sujets auparavant réservés à la bulle des « gars qui bossent dans le web », ont fait l’objet d’une intervention des pouvoirs publics tant ils ont pris de l’importance :

Toutes ces « polémiques » sont la résultante d’usages numériques en pleine crise de croissance et de pouvoirs publics complètement désemparés qui adoptent en catastrophe des mesures dont ils ne mesurent pas réellement la portée. Dernier exemple en date : la toute récente loi sur les droits voisins promulguée par la presse (Droits voisins : le remède se révélera-t-il pire que le mal pour les médias ?).

Les politiques sont les premières victimes de l’uberisation des médias

Si le numérique est un sujet qui inquiète autant les hommes et femmes politiques, c’est parce qu’ils ont beaucoup de mal à le cerner et à en comprendre tous les enjeux. Le numérique est très clairement un danger, car il fait sortir les politiques de leur zone de confort (les dîners « off » entre journalistes complaisants, les interviews et conférences de presse préparés à l’avance…). La tyrannie de la transparence imposée par les supports numériques ne convient pas du tout à ceux dont la survie repose sur la capacité à maitriser leur image et les interactions avec les médias.

Je pense ne rien vous apprendre en disant que les politiques ne sont rien sans les médias (l’inverse est également vrai, du moins pour les médias généralistes). Avec la baisse de puissance des médias de masse (TV, radio, presse), les politiques perdent leurs principaux relais auprès de la population. Or, l’essentiel de leur travail consiste à occuper la scène médiatique jusqu’aux prochaines élections, puis d’y  faire les plus fortes promesses (celles qui n’engagent que ceux qui y croient). La lente agonie des médias traditionnels est également celle du système politico-médiatique, un écosystème bien rodé, mais qui commence sérieusement à s’essouffler avec la fragmentation du spectre politique (11 candidats aux dernières élections présidentielles) et de l’audience (tiraillées entre différents terminaux).

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Force est ainsi de constater que le système politico-médiatique a atteint ses limites : avec 5 chaînes d’information continue qu’il faut nourrir en permanence (BFM TV, LCI, CNews, France24, France Info) et des stations de radio qui se livrent à une guerre sans merci (RTL, Europe 1, France Inter, France Info…), les journalistes ont pris la fâcheuse manie de fabriquer de l’information en sur-sollicitant les politiques (les fameux commentaires aux commentaires). Une recherche permanente du scoop et des pratiques « journalistiques » qui ont fini par lasser l’audience. Du coup, ils sont en recherche de nouveaux sujets pour capter l’attention des foules et faire de l’audience.

Les GAFA sont de parfaits coupables

J’ai déjà eu de nombreuses occasions de m’exprimer sur la transition  numérique et son caractère inéluctable : La destruction créatrice est un phénomène contre lequel vous ne pouvez pas lutter et La transformation digitale est inévitable, c’est à vous de vous adapter. C’est un phénomène complexe qui génère de l’incertitude, des angoisses et de la souffrance (psychologique ou économique), surtout pour ceux qui n’en maitrisent pas bien les causes et les enjeux. Les politiques sautent sur l’occasion pour pointer du doigt les acteurs du numérique les plus visibles (Google, Facebook, Apple, Uber, AirBnB…) avec un discours extrêmement réducteur (« houuuu les méchants ils ne payent pas leurs impôts en France« ) et la promesse de lendemains meilleurs (« nous allons les taxer et les forcer à se soumettre« ).

Dans le jargon politique, on appelle ça le populisme : instrumentaliser les peurs des classes moyennes / basses avec un discours à la limite de la démagogie reposant sur des solutions simplistes. Appliqué au numérique, ça se traduit par tous ces discours alarmistes sur les robots qui vont prendre les emplois des travailleurs (alors qu’ils sont utilisés dans l’agriculture et l’industrie depuis près de 50 ans) et sur les intelligences artificielles qui vont décider à notre place et faire courir l’humanité à sa perte (alors que l’on sait pertinemment que les biais sont introduits par les jeux de données et non les algorithmes). Bref, les populistes du numérique se servent de l’ignorance du peuple pour squatter la scène médiatique et nous servir leur version du : « le numérique c’est pas bien, faites-moi confiance, je vais défendre vos intérêts ».

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Le numérique est à la fois la cause et la solution

Critiquer les GAFA et vouloir légiférer sur le numérique aujourd’hui, c’est un peu comme de critiquer le nucléaire ou le pétrole : certes, il y a de la pollution, mais où en serions-nous si nous ne les avions pas exploités ? Bon en fait cette comparaison n’est pas très pertinente, d’une part car les réserves de pétrole et de matière fissible seront bientôt épuisées, et d’autre part, car la pollution générée par ces énergies fossiles peut avoir des conséquences irréversibles sur notre planète et l’humanité. Pour le numérique, c’est un peu différent, car c’est une ressource illimitée (nous avons accès à une infinité de contenus et services en ligne) dont on peut contrôler l’accès (l’Iran, la Corée du Nord et même la Chine ne sont pas réellement connectés à l’internet, ces pays utilisent une sorte d’intranet national). Ce que je voulais exprimer en comparant le numérique et le pétrole, c’est que l’on ne peut pas lutter contre la quatrième révolution industrielle : le numérique est source de progrès, surtout pour ceux qui acceptent ce progrès et savent en profiter.

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La vérité est que le numérique est aussi source d’émancipation pour les individus : équipés d’un smartphone, un individu a accès à un savoir gigantesque, des informations provenant d’innombrables sources et en temps réel, une infinité de produits et services à prix très compétitifs, du travail en abondance à travers l’économie à la demande (donc pour les plus courageux). Le problème est que tout ceci nous est apporté sur un plateau d’argent (nos smartphones) sans les précautions d’usage. Du coup, ceux qui n’ont pas le recul nécessaire sont rapidement happés par un maelstrom des jeux mobiles très addictifs, des contenus très débilitants, d’informations pré-mâchées (celles qui renforcent nos convictions ou a priori) et de services qui rendent fainéants. Vous noterez d’ailleurs que les premiers à s’en rendre compte sont les GAFA qui proposent maintenant des outils de déconnexion (les initiatives Well Being de Google et Screen Time d’Apple).

Pour aborder sereinement ce sujet (la dépendance au numérique, son impact sur l’économie et le quotidien des citoyens, les dangers auxquels il nous expose…), je pense qu’il faut être à la fois lucide (How Tech Companies Own Your Day) et nuancé (Tech-companies are evil? Maybe, I can’t tell. Have they improved the world? Yes, definitely). Je n’insisterais jamais assez sur l’ambivalence des supports numériques et plus particulièrement des smartphones : ils peuvent à la fois ruiner notre quotidien (perte de temps, désocialisation, déprime…) et l’améliorer (nous informer, nous instruire, nous rendre plus productifs, faire de la traduction en temps réel…). D’où l’importance de sensibiliser / former les citoyens : pour leur offrir l’égalité des chances (L’inclusion numérique, clé de l’émancipation citoyenne).

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Si le numérique est bien la source de nombreuses dérives, n’oublions pas qu’il est à ce jour la meilleure source d’émancipation pour l’homme, le moyen le plus rapide pour un citoyen lambda de s’élever d’un point de vue social, économique… Or, l’émancipation est l’ennemi des politiques dont la puissance repose sur le contrôle : contrôle de l’information (à travers les subventions accordées aux médias), contrôle de la consommation (taxes), contrôle de la production (normes de fabrication), contrôle de la distribution (droits de douane), contrôle du travail (législations, subventions)… Si on leur retire ce contrôle, les politiques ne sont plus rien.

Nous assistons donc à de nombreuses allégations populistes contre les GAFA, contre les robots et les IA, contre les plateformes… mais l’on oublie bien vite tout ce que le numérique a apporté à l’humanité : tout le savoir du monde (Wikipedia, Google), des outils gratuits et performants (Gmail, Maps…), des supports d’expression simples et efficaces (WordPress, Twitter, YouTube…), des outils pour rapprocher les familles et les peuples (Facebook, WhatsApp), des places de marché pour faciliter la circulation des biens (Amazon, LeBonCoin), des solutions concrètes d’apprentissage (Coursera, OpenClassRoom)… Pourrait-on en dire autant des politiques ? Je ne pense pas.

Certes, notre quotidien n’est pas parfait, loin de là, mais n’oublions pas que le problème n’est pas l’internet en lui-même ou les services et plateformes auxquels il nous donne accès, mais les dérives d’une minorité d’individus malveillants. Oui, il y a un réel problème de désinformation sur Facebook, une solution technologique est en train d’être implémentée, mais ne faut-il pas également pointer du doigt la naïveté des utilisateurs et leur manque de recul ? Idem pour les nombreuses arnaques sur Instagram : la faute incombe-t-elle à la plateforme ou aux utilisateurs qui se laissent berner ? Oui, il y a un réel danger à laisser l’assistant Google sélectionner pour vous les infos les plus pertinentes (Assistants vocaux, un risque pour le pluralisme de l’information), mais n’est-ce pas aussi la faute des médias traditionnels qui sont incapables de se remettre en question ? Comme vous pouvez le constater, plus l’on réfléchit à la question, et plus le sujet devient compliqué, car les causes, responsabilités et solutions sont loin d’être clairement définies.

Conclusion : faire porter la responsabilité des tous les maux de notre société sur les GAFA et autres acteurs du numérique est un raccourci grossier et un discours très clairement irresponsable, mais largement relayé par des médias en mal de sensationalisme. Ces derniers seraient d’ailleurs mieux avisés de prendre leurs responsabilités et de développer un regard critique vis-à-vis de ces prises de position absurdes reposant sur des raccourcis simplistes. Comme quoi, le système politico-médiatique n’est pas tout à fait mort !

8 commentaires sur “Plaidoyer contre le populisme numérique

  1. Hello,

    je pense que personne ne dit que le « digital » n’apporte rien de bien, on est tous d’accord que par exemple la geo localisation est super, tout comme le reste qui sert l’humanité dans sa globalité…

    Mais il faut aussi voir le coté négatif, cette accélération cause d’énormes problèmes liés aux monopoles technologiques des GAFA, mais aussi on commence à le voir que ce sont les grosses entreprises qui vont bénéficier de cette digitalisation et faire plier de leur poids (monopoliste) les individus de moins en moins libre.

    Il suffit de voir les profils qui sont recrutés maintenant EN FRANCE dans le « digital », nous avons de + en + de gens des écoles de commerce… le « digital » est devenu un domaine commercial de masse.. il est amusant aussi d’écouter les radios comme BFM.. qui passe son temps à parler des start-ups… ouahaa c’est super, magnifique, époustouflant et j’en passe des superlatifs… et vive les managers de ces entreprises surtout si ils sortent d’écoles de commerce.. mais oui mais n’oubliez pas qu’aux US… les Musk, Zuckerberg, Gates.. sont des ingénieurs…

    Ce que je veux dire c’est qu’on assiste maintenant à une bulle « digital » il y a bcp de création de startup qui clone + ou – ce qui existe déjà…cela crée de la concurrence exacerbée qui entrainera tout le monde vers le bas…
    Il y a un déplacement du travail vers le « Digital » qui est par nature très versatile et très peu pérenne.. alors oui on peut être négatif sur le moyen terme !!

    Et la « rente de situation » décrié dans l’article montre bien la problématique, est-il mieux d’être le serviteur des plateformes monopolistique avec une faible rémunération ou être un chauffeur de taxi indépendant avec un numérus clausus qui permet d’avoir un salaire décent…

    Alors OK on a pas trop le choix.. faut foncer dans le « Digital » pour survire… alors je suis d’accord faut fermer les yeux et foncer… GO GO GO

    1. Heuuuu… ça fait très longtemps que le web est un domaine commercial de masse. J’irai même encore plus loin en te disant que la Minitel à son époque proposait majoritairement des services en ligne à vocation commerciale. Ce n’estpas qu’une histoire de code et d’ingénieurs. Je précise de plus que quand je dis « les gars qui bossent dans le web », je fais référence à tout type de profils : développeurs, designeurs, ergonomes, marketers…

      Mais sinon oui, il y a aujourd’hui une fascination malsaine pour les startups et pour les jeunes. Je m’attends à un terrible retour de balancier dans quelques années quand l’opinion publique se rendra compte que la « startup nation » n’est qu’une manoeuvre politique pour masquer le chômage endémique des jeunes.

      Pour ce qui est des taxis, l’article pointe du doigt surtout le gouvernement qui a voulut protéger SA rente de situation : l’attribution de licences en nombre limitée.

      1. je ne parlais pas que web, mais plateformes, saas & co
        C’est assez récent toutes les offres de services full web qui sont arrivés depuis peu comme dans le domaine de la compta avec Dougs ou le droit avec LegalStart, les sociétés de Marketing digital…
        Et puis ces sociétés sont copiés, clonés.. c’est ca la masse :)

      2. Oui oui, depuis quelques années, nous pouvons faire du 100% en ligne, jusqu’à la création et cie en passant par l’e-Estonie. Et effectivement, il y a beaucoup de clones, donc des mouvements de concentration à prévoir, l’équivalent de ce que l’on constate aujourd’hui dans la livraison de repas à domicile.

    2. Dernière précision : tout mon discours autour de la transition numérique ou de l’accélération digitale ne se résume pas à « faut foncer et fermer les yeux », mais plutôt à « ouvrez les yeux et rendez-vous compte des opportunités et limites de la quatrième révolution industrielle (contre laquelle vous ne pouvez pas lutter) et choisissez en pleine conscience le rôle que vous souhaitez y jouer ».

  2. « Appliqué au numérique, ça se traduit par tous ces discours alarmistes sur les robots qui vont prendre les emplois des travailleurs (alors qu’ils sont utilisés dans l’agriculture et l’industrie depuis près de 50 ans) »

    Si je peux me permettre, cette phrase ne manque pas de…piquant dans votre argumentaire lorsque l’on regarde justement l’évolution des emplois dans l’agriculture et l’industrie en France en 50 ans.

    https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281283

    1. Peut-être ne regardez-vous pas au bon endroit. D’une part, la transition des emplois du secteur primaire (agriculture, industrie…) vers le tertiaire (service) est un phénomène naturel qui a commencé bien avant l’arrivée de l’automatisation :
      http://www.sysk.fr/2018/06/21/la-destruction-creatrice-est-un-phenomene-contre-lequel-vous-ne-pouvez-pas-lutter/

      D’autre part, des statistiques plus récentes nous prouvent qu’un fort taux d’utilisation des robots dans l’industrie n’est pas corrélé avec un fort taux de chômage, bien au contraire : automatisation = meilleurs rendements = meilleurs salaires = meilleurs niveaux de vie (plus de consommation) = plus d’impôts collectés (sur les revenus et la consommation) = …

      Pour la faire simple : l’automatisation stimule l’activité économique, donc la croissance, donc les prestations sociales servant à la reconversion des salariés du secteur primaire. C’est ce qui s’est passé en Allemagne, au Japon, en Corée du Sud, au Brésil, en Chine…
      https://scholarsandrogues.com/2013/07/03/where-will-the-jobs-come-from/

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