Le smartphone est l’icône du 21e siècle, pour le meilleur et pour le pire

Lancé sur le marché en 2007, l’iPhone est incontestablement LE produit le plus emblématique du XXIe siècle. Largement rentrés dans les moeurs, les smartphones sont maintenant des composantes essentielles du quotidien de milliards d’utilisateurs sur la planète. Une adoption extrêmement rapide dont nous ne maitrisons pas encore tous les aspects, mais qui a profondément impacté nos habitudes, voire la société en elle-même. La question que l’on se pose maintenant est de savoir si nous en sommes à la fin ou seulement au début des bouleversements…

Les smartphones de plus en plus présents, mais largement sous-utilisés

Saviez-vous qu’il y a presque 8 MM de connexions mobiles dans le monde ? C’est ce que nous rapporte, entre autres, le dernier rapport sur la mobilité de Ericsson : Mobility Report June 2019. En un seul trimestre, le nombre de souscriptions a augmenté de 44 M, principalement tiré par l’Asie (Chine et Inde). En termes de volume, le consensus situe le nombre de smartphones en circulation autour des 4 MM, en fonction de ce que l’on considère être un smartphone (vis-à-vis des features phones).

Concernant le marché national, d’après le Baromètre du marketing mobile, il y a 42 M de mobinautes en France, soir 75% de la population. Formulé autrement : les 4/5 des adultes possèdent un smartphone.

Si les utilisateurs les plus jeunes en ont une utilisation intensive (Que font-ils avec leur téléphone ? Six ados racontent), une bonne partie des mobinautes n’utilise qu’une petite partie des possibilités offertes par leur smartphone. Il suffit de se renseigner auprès de votre entourage pour confirmer le fait que la majorité des mobinautes utilisent leur smartphone comme un PDA (messages, contacts, agenda…). Le seul usage réellement différenciant par rapport à l’époque du Palm Pilot est l’adoption massive des jeux mobiles : Mobile games now account for 33% of installs, 10% of time and 74% of consumer spend.

Je n’insiste pas sur les chiffres, car j’ai eu l’occasion de le faire dans des articles précédents : Le mobile dévore le monde, depuis 6 ans ! et Le smartphone est la nouvelle TV. L’important à retenir est que les smartphones font partie de notre quotidien, mais que le grand public manque encore de recul pour bien appréhender l’impact de ces terminaux.

Les smartphones ont remodelé notre société

Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que l’iPhone est le produit le plus iconique du XXIe siècle. En celà, il rejoint le Panthéon des autres produits mytiques que sont le Rubik’s Cube ou le Walk-Man. En à peine 10 ans, l’iPhone (et le smartphone en général) a complètement reconfiuguré le marché de la musique, des jeux vidéo et des médias. Les statistiques des habitudes de consommation média sont ainsi très équivoques : le temps passé devant les écrans mobiles grignote irrémédiablement celui de la sacro-sainte télévision : Average Time Spent with Media in France.

Un phénomène d’autant plus marqué chez les jeunes pour lesquels les producteurs conçoivent des programmes dédiés : NewTV, la plateforme de contenus originaux pour mobiles, sera-t-elle le futur Netflix ? et Chinese vertical dramas made for phone viewing show the future of mobile video.

Des formats mobiles qui deviennent la norme dans les médias numériques (Les Stories sortent des plateformes sociales et arrivent sur le web) et sont en train de modifier considérablement la façon dont nous consommons ces contenus : d’une consommation en groupe (toute la famille réunie pour regarder le programme du soir sur la TV), nous sommes passés à une consommation beaucoup plus individualiste (chacun regardant sa série sur son smartphone ou sa tablette).

À la fois outils de communication, d’information, de productivité, de sociabilisation, de divertissement… on ne quitte plus son smartphone : jour et nuit (Un tiers des adolescents américains se réveillent dans la nuit pour consulter leur smartphone), même à table (Un Français sur trois utilise son smartphone ou sa tablette à table). Cette connexion permanente a un impact considérable sur notre comportement, notamment les ados qui sont particulièrement concernés : Génération plumard, ces jeunes qui préfèrent rester au lit avec un smartphone.

Si le XXe siècle se caractérisait par une distribution contrôlée des biens et services (gestion de la rareté et des zones de chalandise), le XXIe siècle se caractérise comme celui de l’abondance avec une infinité de contenus et services. Ceci explique pourquoi les utilisateurs sont devenus aussi dépendants à leur smartphone et ne savent plus quoi faire quand ils ont un peu de temps libre : The Urgent Case for Boredom.

Outre l’évolution du paysage médiatique, le smartphone est également un très important levier de transformation économique avec l’avènement des plateformes numériques : Uber, Deliveroo, Booking… il n’existe aucun produit ou service que l’on ne peut obtenir en quelques minutes grâce à une flopée d’applications et surtout à une armée de travailleurs indépendants (Les plateformes numériques digèrent le monde). À une époque pas si lointaine, les classes laborieuses faisaient le piquet de grève devant des usines. Aujourd’hui, ce sont les chauffeurs Uber et les livreurs Deliveroo qui font grève pour revendiquer de meilleures conditions de travail : La grogne des livreurs contre la nouvelle tarification.

Tout ceci n’existerait pas sans les smartphones, sans leur faculté à nous offrir tous les contenus, produits et services du monde à portée de main. Mais l’impact du smartphone ne s’arrête pas là. Tout comme la Kalachnikov, considérée elle aussi comme un produit iconique, a joué un rôle primordial dans les conflits du XXe siècle, le smartphone est devenu une arme culturelle, idéologique et politique. On s’en sert à la fois pour propager des courants culturels alternatifs (ex : platistes), pour développer des idéologies qui seraient interdites sur les médias traditionnels (ex : anti-vax) ou pour cibler les indécis et faire basculer des élections (ex : Brexit, Trump…). À l’image de la Kalachnikov, symbole de la lutte pour de nombreux opposants, le smartphone est également utilisé pour mobiliser et coordonner les manifestants : Hong Kong activists are using Tinder and Pokémon to evade Chinese authorities.

Enfin, le smartphone est un enjeu géopolitique, comme nous pouvons le constater avec le bras de fer entre les États-Unis et la Chine : Guerre commerciale, Trump contre-attaque et augmente les droits de douane de 5% sur les importations chinoises et Les Etats-Unis repoussent des taxes sur d’autres produits chinois.

Nous manquons encore de recul pour nous en rendre compte, mais je suis persuadé que sur les 10 dernières années nous avons opéré un basculement de civilisation qui marquera l’histoire de l’humanité. Le nouveau paradigme sociétal dans lequel nous nous inscrivons maintenant est d’autant plus complexe à appréhender qu’il s’est imposé en un très court laps de temps. Je me souviens d’avoir lu dans ma jeunesse des romans de SF (notamment ceux de Maurice G. Dantec) qui décrivait un futur proche où chaque personne avait un dispositif de communication greffé dans l’avant-bras et où chaque objet était doté d’une simili conscience. Ce futur est en fait notre présent. Un présent où ces dispositifs de communications ne sont pas greffés à nos avant-bras, mais sont en permanence à portée de main (ce qui revient au même) et où tous les objects de notre quotidien ne sont pas dotés d’une conscience, mais produisent de la donnée et peuvent être commandés par des assistants numériques (Alexa ou Google Assistant), ce qui revient également au même.

Bref, ce futur est déjà là, sans que nous en soyons conscients. Le problème est que l’adoption a été tellement rapide que les utilisateurs n’ont qu’une maitrise très approximative de leur smartphone. Et certains profitent de cette période de flottement pour manipuler l’opinion (désinformation) ou pour arnaquer les mobinautes (applications frauduleuses). Ainsi, une personne qui achète une édition de Libération ou du Figaro sait que les informations qui y sont relayées sont nécessairement orientées politiquement, il a la maitrise de la sélection et de l’approche éditoriale en fonction de ce qu’il décide d’acheter et de lire. En revanche, un utilisateur de Facebook ou de Google /Apple News n’a non seulement aucune maitrise du choix des articles, mais n’a pas forcément conscience d’être victime du phénomène de bulle de filtres. En ce sens, les utilisateurs occasionnels des smartphones sont les moins bien armés contre la désinformation ou les arnaques en tout genre.

Ceci étant dit, ce n’est pas le sujet de cet article. De plus, le gouvernement semble avoir pris la mesure du problème et commence à légiférer pour s’en prémunir. Bref, plutôt que de parler des dérives idéologiques / politiques, je préfère aborder les aspects économiques.

Le smartphone est le cheval de Troie pour de nouveaux modèles économiques

Comme le dit le proverbe : « Il n’y a que deux façons de gagner de l’argent : le groupage et le dégroupage des offres« . Effectivement, après avoir pratiqué la désintermédiation à outrance (vente de titres à l’unité sur iTunes), Apple se lance maintenant dans une phase d’intégration verticale auprès de ses clients, aussi bien sur la partie matérielle (Watch, AirPods, HomePod…) que sur les contenus (Music, TV plus, News plus, Arcade). L’objectif poursuivit par Apple est de devenir le fournisseur central de l’ensemble des contenus numériques des utilisateurs d’iPhone : musiques, actualités, séries et émissions, jeux vidéo… Le tout sous forme d’abonnements mensuels.

Les offres reposant sur l’abonnement sont maintenant abondantes, il y a même un terme pour décrire cet écosystème : la Subscription Economy. Un phénomène mondial qui touche tous les secteurs d’activité et qui ne serait pas possible sans les smartphones. La raison est assez simple : la valeur d’usage d’un produit ou service à l’abonnement n’est supérieure à celle de la possession de ce produit ou service que s’il est accessible très facilement et très rapidement. C’est là où le smartphone joue un rôle décisif : la mise à disposition d’innombrables produits ou services accessibles 24h/24h.

Très clairement, le smartphone joue le rôle de cheval de Troie pour enfermer les utilisateurs dans un écosystème de produits et services toujours plus vaste (WeChat: the Chinese Mega App). En ce moment, la bataille se déroule autour des solutions de paiement entre Apple Pay et Google Pay. Visiblement la firme de Cupertino semble avoir pris une sérieuse longueur d’avant avec le lancement d’une carte de crédit : Everything you ever wanted to know about the Apple Card.

La prochaine étape logique pour les grands acteurs mobiles (Apple, Google, Huawei…) sera d’intégrer de façon native une carte SIM virtuelle (e-SIM) et de court-cirtuiter les opérateurs mobiles. Il existe déjà une offre aux États-Unis (Google Fi), mais elle n’est pas intégrée de façon native aux smartphones de la marque. J’anticipe un forfait global proposé par Apple pour ses clients américains qui inclurait le smartphone (en leasing), le forfait mobile (MVNO), l’assurance, les contenus et services internes (Apple Music…) et externes (Netflix, Uber…) qui pourrait avoisiner les 200$ / mois. Dans ce scénario, les clients seraient incroyablement dépendants d’Apple qui deviendrait le principal fournisseur des choses de la vie courante. Dans une certaine mesure, en quoi est-ce différent de ce que l’on a connu au siècle dernier avec des acteurs de la grande distributions sur-puissants et omniprésents (Carrefour Banque, Carrefour Voyages…) ?

L’ère post-smartphone et quasiment déjà là

Donc, si l’on récapitule : en un peu plus de 10 ans, les smartphones nous ont propulsés dans le XXIe siècle numérique, accélérant la quatrième révolution industrielle. Tout ça, avec un objet qui n’a fondamentalement quasiment pas changé en une décennie : une forme rectangulaire, un large écran et une interface tactile. Bien évidemment, au fil des années les smartphones ont bénéficié de nombreuses améliorations incrémentales, notamment en ce qui concerne la mémoire, la puissance, l’affichage, l’appareil photo… mais sinon rien de fondamentalement différent. Plus récemment, certains constructeurs ont franchi le pas et commencé à prendre plus de risque sur la partie matérielle (lecteurs d’empreintes digitales sous l’écran, caméra escamotable…), et vont même jusqu’à commercialiser les premiers smartphones pliables : Une troisième vague d’innovation pour les terminaux mobiles.

Si indéniablement la partie matérielle n’a pas beaucoup évolué, c’est du côté logiciel que l’on a pu observer les plus notables améliorations avec notamment les PWA (Pourquoi les Progressive Web Apps sont la seule alternative viable aux applications natives) et les assistants vocaux (Les interfaces naturelles nous préparent à l’ère post-smartphone). Si les assistants de Google, Apple ou Amazon sont associés aux enceintes connectées, nous avons tendance à oublier qu’ils sont disponibles sur la majorité des smartphones et sur de nombreux objets connectés, ce qui représente un marché nettement plus important : La révolution naissante des assistants vocaux.

Je ne cherche pas ici à minimiser le nombre d’enceintes connectées, mais plutôt à attirer votre attention sur le fait que le portage des assistants numériques sur d’autres objets de la vie courante est maintenant effectif. Si l’on peut aisément constater que les usages des enceintes connectées restent limités, le fait de doter une voiture, une montre ou des écouteurs sans fil d’un assistant vocal ouvre d’innombrables possibilités… et de nombreuses dérives. Plus le temps passe et plus je croise de personne avec une Apple Watch ou avec des AirPods glissés (greffés ?) dans les oreilles. Je ne suis pas rabat-joie, plutôt techno-optimiste, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que tous ces utilisateurs sauront prendre un peu de recul par rapport à ses nouveaux outils numériques qu’ils portent en permanence sur eux (une montre se garde au poignet), voire en eux dans le cas des écouteurs.

À mesure que les ventes de smartphones se tassent, certains anticipent déjà les prochains stades d’évolutions avec la généralisation de l’informatique portable (montres connectées et habitroniques) et l’informatique spatiale (réalité augmentée / virtuelle) : The end of mobile. La question n’est maintenant plus de savoir si cela va se produire, mais quand cela va se produire.

Plutôt que de spéculer sur le potentiel disruptif de la blockchain ou de l’informatique quantique, qui sont encore loin d’être déployables à grande échelle, nous ferions mieux de sérieusement nous intéresser aux nouveaux usages et modèles économiques, ainsi que de nous préoccuper des dérives potentielles de tous ces terminaux périphériques. Ceci fera d’ailleurs l’objet de mon prochain article, avec une réflexion sur l’évolution de l’outil informatique.