Une frontière toujours plus perméable entre l’homme et l’IA

L’IA générative progresse à grande vitesse, mais notre capacité à en comprendre les usages et impacts semble avancer beaucoup plus lentement. À mesure que les IA endossent des rôles toujours plus sophistiquées (assistants, agents, confidents, collègues…), la frontière entre l’humain et la machine devient toujours plus fine et poreuse. Je vous propose dans cet article d’examiner le rôle de l’anthropomorphisme dans cette adoption, ainsi que les bouleversements sociaux, professionnels et psychologiques qu’il accompagne. Car derrière le confort apparent de ces nouveaux outils se pose une question essentielle : sommes-nous réellement préparés à leur accorder une telle place dans nos vies ?

Thème : IA générative.

En synthèse

  • L’IA progresse malgré la défiance. Son adoption avance sous l’effet du confort apporté par les chatbots et de l’intégration quasi imposée des assistants numériques (ex : Gemini).
  • L’anthropomorphisme facilite cette adoption. Attribuer aux IA une personnalité, des émotions ou des intentions aide les utilisateurs à les apprivoiser et à les intégrer dans leur quotidien (comme des animaux de compagnie).
  • La frontière entre humains et machines devient plus floue. Confidents, collègues, stagiaires…, nous attribuons aux IA des rôles autrefois réservés aux êtres humains.
  • Cette assimilation n’est pas anodine. Donner une identité, des responsabilités ou un statut aux agents soulève des questions juridiques, sociales et professionnelles encore largement irrésolues.
  • Le principal risque est le décalage entre innovation et compréhension. Sans pédagogie ni recul critique, l’IA pourrait aggraver la dépendance, les usages imprudents et créer une nouvelle fracture numérique.

Ce week-end, un mathématicien qui travaille chez Anthropic a résolu un problème vieux de plus de 80 ans grâce au dernier modèle de raisonnement de Claude, et il l’a fait tout en regardant la finale de la Coupe du Monde : A Mathematician Used Claude Fable to Disprove the 87-Year-Old Jacobian Conjecture in a Few Hours.

Cette percée n’étant pas la première, et certainement pas la dernière, nous en venons à nous demander si nous ne sommes pas entrés dans une nouvelle période de prospérité scientifique… Peut-être, car cela n’aurait pas été possible sans ce modèle de dernière génération.

Ce qui est certain, c’est que cette accélération de l’innovation n’est pas sans conséquences. S’il est important de célébrer ce types de petites victoires, il ne faut pas oublier que l’IA est source d’angoisse pour le plus grand nombre : Quels rapports entretiennent les Français avec l’intelligence artificielle ? Ainsi, plus de la moitié des français ne fait pas confiance à l’IA (56 %), car ils estiment qu’elle représente une menace pour l’emploi et la création artistique.

Idem dans les entreprises où l’on constate une dissonance entre l’enthousiasme des patrons (qui espèrent faire des économies) et la méfiance des salariés (auxquels on demande toujours plus de productivité) : IA en entreprise : entre dirigeants et salariés, le grand décalage. Et je pense ne rien vous apprendre en écrivant que cette défiance est encore plus forte envers les dernières évolutions de l’IA (les agents intelligents) : Le web agentique engendre toujours plus de peurs et d’incompréhensions.

L’IA est toujours aussi controversée, mais elle progresse de façon inéluctable

Le problème est que les éditeurs ont promis monts et merveilles sans réellement délivrer les outils ou solutions permettant de réaliser ces promesses. Il en résulte un raz-le-bol généralisé vis-à-vis des solutions estampillées « IA » qui pullulent sur le marché : No, People Don’t Want More AI In Their Life.

Mais le plus inquiétant est que la course à l’innovation nous mène vers un futur que personne ne peut prédire et dont nous n’avons aucune garantie quant aux progrès que l’IA est censée nous apporter. Il y a déjà eu plusieurs drapeaux rouges de levés, mais les mises en garde continuent, notamment cette semaine avec la publication d’une lettre commune signée par plus de 200 scientifiques : We Must Act Now.

Ces scientifiques sont-ils des rustres qui ont peur du progrès ? Non bien au contraire, ce sont des professionnels bien intentionnés, et surtout des citoyens qui s’inquiètent de cette fuite en avant.

De plus, l’actualité récente leur donne raison, avec notamment cet « incident » survenu chez OpenAI où leur dernier modèle a utilisé un moyen détourné pour récupérer les critères d’évaluation d’un test pour lequel il devait fournir les meilleurs résultats, quelle que soit la méthode utilisée : OpenAI Says Its AI Models Escaped Sandbox, Targeted Hugging Face to Cheat Benchmark. Un incident qui risque de marquer les esprits, du moins ceux des professionnels de l’informatique et du numérique : AI’s warning shot has arrived.

😱

Tout ceci est très anxiogène, surtout pour celles et ceux qui n’ont pas de verni informatique ou scientifique, donc qui ne peuvent pas prendre du recul vis-à-vis des annonces ou évènements relayés dans les médias. Ce climat de défiance envers l’IA complique logiquement son adoption. Quoi que pas tout à fait, car les chatbots et assistants apportent une sorte de « confort cognitif » en répondant de façon pertinente à la très large majorité de nos questions. Il y a un parallèle intéressant avec les voitures : tout le monde sait qu’une voiture coûte cher et qu’elle pollue, mais il est très difficile de s’en passer.

Malgré tous les reproches qu’on peut leur faire aux chatbots, et la méfiance que l’on entretient vis-à-vis de l’IA, leur utilisation progresse naturellement (Google says Gemini now has 950 million monthly users), ou artificiellement (quand elle nous est imposée : Lancement des Aperçus IA et du Mode IA dans la Recherche Google en France).

En résumé : l’adoption de l’IA se fait à un rythme régulier, quasiment imposé par les grands éditeurs, au prix de très gros efforts financiers (de nombreuses offres ne sont pas rentables), et en abusant d’anthropomorphismes (l’attribution de caractéristiques, de comportements ou d’émotions humaines à des entités non humaines).

La frontière s’amenuise entre humains et machines

2026 sera, je pense, considérée comme l’année de la bascule, celle où nous avons franchi la frontière entre l’homme et la machine, c’est-à-dire que nous avons commencé à traiter les IA comme nos égaux.

Ainsi, il ne vous aura pas échappé que les chatbots sont devenus les nouveaux confidents pour des centaines de millions d’utilisateurs : Santé mentale : 63% de la population mondiale a recours à l’IA en soutien psychologique. Si nous sommes tous d’accord pour dire qu’il serait toujours plus bénéfique de parler à un humain, l’isolement qui caractérise nos modes de vie pousse une part significative de la population à se confier à une IA (Relations affectives avec une IA : près d’un quart des moins de 40 ans concernés).

Faut-il en conclure que les IA sont comme des animaux de soutien psychologique (cf. L’IA ne doit plus être considérée comme un outil, mais comme un agent économique et social) ? Peut-être, car il ne faut surtout pas minimiser leur rôle et surtout leurs responsabilités.

Ce constat mène d’ailleurs l’un des fondateurs de l’Internet à militer en faveur de la définition d’un cadre de responsabilité pour les agents intelligents, notamment en donnant une identité à chacun d’eux, validant ainsi leur existence juridique : A father of the internet wants to give AI agents an identity. Un principe déjà adopté par l’Estonie, un pays décidément très en avance sur les usages numériques : Estonia Is Giving AI Agents ‘Personal Identification Codes’.

En parallèle de ça, vous noterez que cette semaine, les députés ont validé l’interdiction d’utiliser les médias sociaux pour les moins de 15 ans, ce qui peut être considéré comme une privation de leur identité en ligne (TikTok, Instagram…) : French lawmakers approve a sweeping social media ban for children under 15. Je sais bien que cette loi va protéger les jeunes, j’en suis un fervent défenseur (Le principal frein à l’emploi des jeunes n’est pas l’IA, mais TikTok), mais cela donne l’impression que l’on favorise l’émancipation numérique des agents (standards, cadre juridique…), tandis que l’on bride celle des jeunes. Je grossis le trait, mais c’est un des signaux faibles que je ne peux pas ignorer.

Dans un autre registre, nous commençons également à voir arriver sur le marché des outils de travail permettant de communiquer de façon indifférenciée avec vos collègues et des agents IA : Block launches Buzz, an open-source workspace for humans and AI agents. Là encore, personne ne remet en cause la valeur des collègues par rapport aux IA, mais je constate que ces deux ressources (humaine et synthétique) sont traitées de la même façon au sein de cet outil.

Et si vous ne savez pas coder un agent, vous avez maintenant la possibilité de « montrer » ou dicter à Claude ce que vous faites pour qu’il puisse automatiser certaines tâches, comme vous le feriez avec un stagiaire : Claude Cowork learns new skills through screen recordings.

Une nouvelle fonctionnalité passée inaperçue, mais qui peut être interprétée de deux façons :

Ces actualités lues de façon isolée n’ont rien d’alarmant, mais dessinent un schéma général plutôt préoccupant si l’on fait l’effort de prendre du recul et les relier entre-elles : tout ceci est le signe que l’innovation va trop vite, car nous perdons nos repères (la frontière entre humains et IA), ainsi que nos limites (quelle sera la prochaine étape ?).

De grands bouleversements, comme avec la généralisation de la voiture ou des smartphones

Les grands éditeurs essayent de nous vendre l’IA comme le plus grand bouleversement technologique de l’humanité depuis la découverte du feu. Il n’en est rien, car nous avons connu d’autres bouleversements, notamment avec les ordinateurs, l’internet ou les smartphones.

Ceci étant dit, l’étude des comportements des utilisateurs est toujours intéressante, car elle nous révèle différentes trajectoires d’adoption. Si le smartphone et l’IA sont très certainement les deux technologies les plus iconiques du XXIe siècle, la télévision et la voiture sont celles qui ont le plus marqué le XXe siècle.

Ainsi, quand j’étais petit, mon père me racontait que notre voisin mettait une couverture sur sa voiture pour qu’elle n’ait pas froid la nuit. Une forme extrême d’anthropomorphisme, mais qui illustrait bien la place accordée à une machine qui a résolument bouleversé les modes de vie de l’époque.

Assimiler une machine à un être vivant et en prendre soin est un moyen pour les utilisateurs de se les approprier, de les accueillir dans leur vie quotidienne. C’est également ce que nous avons connu avec la généralisation des téléphones portables, puis des smartphones : les coques de protection sont petit à petit devenues des accessoires de personnalisation pour donner une singularité, une personnalité à son smartphone.

Cette démarche de personnalisation est une façon pour les utilisateurs de s’approprier un nouvel objet, de l’intégrer dans leur quotidien, de l’accueillir dans leur vie, comme un nouvel animal de compagnie pour lequel nous allons acheter un couchage ou des jouets.

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de vous expliquer que les chatbots sont nos nouveaux animaux de compagnie, mais que les utilisateurs suivent une trajectoire d’adoption similaire avec l’IA en cherchant absolument à associer aux chatbots des caractéristiques humaines (ex : émotions, personnalité, conscience…), voir à leur offrir littéralement une place dans leur vie quotidienne, comme avec le compagnon holographique de Razer.

Le mauvais réflexe serait de condamner ou de juger ces anthropomorphismes. Je pense qu’ils sont comme une étape nécessaire dans le processus d’adoption des IA, dans leur acceptation au sein de notre quotidien (travail ou vie courante).

Nous parlons néanmoins d’une adoption empirique, car une vraie pédagogie est essentielle, non seulement pour que les utilisateurs soient réellement à l’aise avec ces nouveaux outils, mais aussi pour qu’ils aient le recul nécessaire pour s’en méfier et appliquer les précautions d’usage (ex : vérifier les réponses) : Seule une meilleure pédagogie peut faciliter l’adoption de l’IA.

Ce recul et cette maitrise sont encore plus indispensables dans le milieu professionnel afin d’accompagner (= de cadrer) le développement d’usages réellement bénéfiques : You Just Hired a Million Bad Employees. Le problème est que nous en sommes encore très loin.

Vous n’avez pas les bases (pour une utilisation responsable et maitrisée de l’IA)

Je suis un éternel techno-optimiste, j’en ai d’ailleurs fait mon métier, ce qui m’a permis de développer une vision critique reposant sur un bagage de presque 30 ans d’analyse quotidienne des innovations numériques.

Malheureusement, tout le monde ne bénéficie pas d’un même bagage et ne développe pas nécessairement des automatismes pour limiter la dépendance ou l’exposition au risque. Idem pour les hommes et femmes politiques, ceux qui nous gouvernent et décident des nouvelles lois : Sont-ils réellement compétents ou à minima lucides sur la nature et l’impact des bouleversements à venir ? J’ai un doute, pourtant le besoin est réel : Une nouvelle architecture économique et sociale pour accompagner l’avènement de l’IA.

Je me lamente ainsi de voir le rythme d’innovation accélérer tandis que la compréhension stagne. Nous parlons en ce moment d’un « second moment DeepSeek » avec le lancement de Kimi K3 : Chinese AI start-up Moonshot launches model challenging Anthropic’s lead. Nos députés et sénateurs sont-ils conscients de ces progrès et de leurs impacts potentiels ? Là encore, j’ai un doute. Pourtant, l’IA va immanquablement amener de grands bouleversements économiques, sociaux, politiques, psychologiques… Celles et ceux qui ne sont pas armés pour encaisser le choc des bouleversements liés à l’IA vont se sentir de plus en plus décalés par rapport aux nouveaux modes de vie et exigences professionnelles.

Au train où vont les choses, je redoute un scénario où la technologie progresse bien plus vite que la capacité d’adoption et d’adaptation du marché, créant ainsi une nouvelle fracture numérique, avec des conséquences que nous ne saurons pas évaluer avant de nombreuses années, quand il sera déjà trop tard…

La fracture numérique / cognitive liée à l’avènement de l’IA sera d’ailleurs le thème de mon dernier article avant la trêve estivale.

Questions / Réponses

Pourquoi attribuons-nous des caractéristiques humaines aux IA ?

L’anthropomorphisme aide les utilisateurs à s’approprier une technologie nouvelle et à l’intégrer dans leur quotidien. En prêtant aux chatbots une personnalité, des émotions ou une conscience, ils rendent leur fonctionnement plus familier et plus acceptable.

Pourquoi la frontière entre les humains et les IA devient-elle plus floue ?

Les IA ne sont plus seulement utilisées comme des outils : elles deviennent des confidentes, des collègues ou des agents auxquels on délègue des tâches. Certains états comme l’Estonie envisagent même de leur attribuer une identité et un cadre de responsabilité juridique.

Pourquoi l’utilisation de l’IA progresse-t-elle malgré la méfiance ?

Les utilisateurs restent préoccupés par les effets de l’IA sur l’emploi, la création ou la sécurité. Mais les chatbots offrent également un confort cognitif immédiat en répondant rapidement à de nombreuses questions, ce qui favorise leur adoption malgré les réserves.

L’anthropomorphisme de l’IA est-il nécessairement dangereux ?

Il ne doit pas être condamné, car il constitue une étape naturelle de l’adoption. Il devient néanmoins problématique lorsque les utilisateurs oublient que les réponses sont produites par une machine et leur accordent une confiance excessive.

Comment favoriser une utilisation responsable de l’IA ?

Une meilleure pédagogie est indispensable pour comprendre les capacités et les limites de ces outils. Les utilisateurs doivent notamment apprendre à vérifier les réponses, à conserver leur recul critique et à cadrer les usages professionnels sur des tâches ou projets réellement bénéfiques.