Fin de la lune de miel médiatique pour le Web3 et le métavers

Il y a encore quelques mois, il suffit de prononcer les mots « Web3 » ou « métavers » pour capter l’attention, ou de les inscrire dans un business plan pour susciter du désir (le fameux « Fear of missing out« ). Maintenant que la valeur des cryptomonnaies s’est effondrée et que l’horizon de réalisation du métavers s’éloigne, les ardeurs semblent beaucoup plus… modérées. Certes, il y a encore de nombreux prosélytes pour défendre leurs « convictions » (traduction : leurs investissements), mais l’ambiance générale est radicalement différente. C’est un peu comme si l’on se réveillait le lendemain d’une folle soirée au champagne avec une gueule de bois. 🥴🤢🤮

Voilà presque un an qu’a démarré la frénésie médiatique autour du Web3 et du métavers. Ça a commencé avec l’irrésistible montée des cryptomonnaies, ça s’est accéléré avec le succès fulgurant des NFTs, et ça s’est confirmé avec le changement de nom de Facebook. Depuis, « Web3 » et « métavers » sont les nouveaux termes incontournables de l’année 2022.

Un enthousiasme contagieux, presque surréel, digne du syndrome des habits de l’empereur (rares sont ceux qui osent mettre en doute l’optimisme de rigueur). Néanmoins, toute la ferveur médiatique du Web3 et du métavers repose sur la croissance et sur l’espoir de plus-values aussi rapides que spectaculaires. Problème : l’adoption stagne et la valeur des cryptos, jetons numériques et NFTs s’est effondrée. Il en résulte une remise en cause et une inversion de l’opinion médiatique : les nostalgiques de Fucked Company peuvent aujourd’hui se délecter avec Web3 is going just great.

À quoi assistons-nous au juste : à une crise de confiance ou à une correction structurelle du marché ? Un peu des deux en fait.

Le roi est nu !

En fin d’année dernière, le bitcoin fleuretait avec les 70.000$. Aujourd’hui, il se maintient à peine au-dessus du seuil psychologique des 20.000$. L’optimisme inébranlable de l’époque s’est logiquement transformé en un scepticisme généralisé à l’ensemble des cryptomonnaies, mais également aux autres projets et usages qui tournent plus ou moins autour de la blockchain (en gros le Web3).

Nous assistons ainsi à un effondrement du marché qui touche tous les acteurs :

En synthèse : la fête est finie (The Crypto Party Is Over). Ceci étant dit, ce n’est pas la première fois que nous assistons à un mouvement de correction (ex : la baisse spectaculaire du 1er trimestre 2018). De plus, il est utile de préciser que si le bitcoin a perdu les 2/3 de sa valeur en 6 mois, il a quand même quadruplé en 18 mois.

Dire que c’est la fin des cryptomonnaies serait un raccourci grossier. Nous parlons plus d’une prise de recul des investisseurs par rapport à un marché qui était arrivé à saturation avec près de 20.000 cryptomonnaies en circulation.

Il y a effectivement dans le lot beaucoup d’altcoins et de shit coins qui entretiennent une image dégradée de ce que sont les cryptomonnaies et de ce à quoi elles peuvent servir (Where are all the crypto use cases?). Outre cette correction qui devrait assainir le marché, il y a également une législation qui est en train de se mettre en place : Les institutions européennes parviennent à un accord provisoire sur le sujet controversé des « portefeuilles non hébergés ».

Mais ce n’est pas tout, car nous constatons également un essoufflement du métavers :

Après une période d’euphorie de quelques mois, les premières critiques s’élèvent dans les médias : « Le métavers se contente de répliquer le monde tel qu’on le connaît », Travailler dans un métavers, c’est vraiment nul confirment des chercheurs ou même récemment sur BFM TV :

Le principal reproche qui est fait au métavers, c’est qu’en l’état, il ne correspond en rien à ce qui nous a été promis (un meta-univers virtuel ultra-réaliste). Je partage tout à fait ce constat, mais je tiens à rappeler que le métavers est un concept qui a plus de 25 ans (« Le Deuxième Monde » de Canal+, dès 1997 : le pionnier français du métavers), en progrès constant, mais qui mettra encore des années à être concrétisé.

À ce sujet, vous constaterez que la date de 2030 qui était fréquemment citée comme horizon de réalisation semble trop proche, car l’échéance a discrètement été repoussée de 10 ans : The Metaverse in 2040. Deux décennies seront-elles suffisantes pour finaliser le métavers ? Certainement. Pour mémoire, le « smartphone » de référence il y a 20 ans était le T68i de Sony Ericsson…

Ceci étant dit, personne ne peut nier que les attentes sont élevées du côté des utilisateurs, peut-être trop, tandis que les nouveautés se font rares et que les projets se multiplient (138 Virtual Worlds in the Metaverse). J’espère sincèrement que la nouvelle saison d’activités sur The Sandbox sera à la hauteur…

Il y a enfin de nombreux usages liés au Web3 qui sont en déroute :

Et là encore, le marché semble avoir atteint son point de saturation. Pour vous en convaincre, il suffit d’aller explorer les sites qui référencent les organisations décentralisées comme DAO Directory.

Comme vous pouvez l’observer, après plusieurs mois d’euphorie, le Web3 traverse une grosse crise existentielle : on commence à se demander si tout ça en valait la peine. Et comme pour les deux précédents points, je vous invite à ne pas sur-réagir. Ces premières déconvenues correspondent à une étape logique dans le processus de maturation et d’adoption des usages, comme ça a été le cas pour le Web 2.0 à l’époque où s’affrontaient les prosélytes et les sceptiques.

La question de savoir si les solutions apportées par le Web3 sont viables et légitimes n’est pas simple. D’une part, car elle divise ; et d’autre part, car tout dépend de comment est formulée la problématique, ou plus précisément de comment est appréhendé le besoin. La blockchain est ainsi perçue comme étant la solution à un problème qui n’existe pas : Comment disparaît une mode technique -le Web3- et pourquoi c’est totalement justifié dans le cas présent.

Start with why!

Maintenant que la bulle spéculative a éclaté, ou est en train de le faire, la question qui se pose est de savoir pourquoi continuer à s’acharner à vouloir imposer au marché une approche radicale qu’il n’a pas réellement demandée ? On place souvent au premier plan des problèmes à résoudre la domination des GAFA et la surexploitation des données personnelles, mais jusqu’à preuve du contraire, il y a encore 3 milliards d’utilisateurs de Facebook qui ne se soucient guère de l’usage de leurs données. Ou du moins qui s’en préoccupent peut-être, mais qui ne sont pas prêts à changer leurs habitudes. De même, la caractéristique immuable de la blockchain permet de contourner la censure. Soit, mais est-ce réellement un problème que nous subissons au quotidien ? S’il y a effectivement des pays où la liberté d’expression est bafouée, mais je pense que les pays occidentaux sont pour le moment à l’abri.

Je récapitule pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : Si la blockchain est un terrain d’expérimentation quasi infini, elle ne répond pas forcément à un réel besoin.

Celles et ceux qui s’intéressent au sujet ont pu lire des moqueries le mois dernier suite à des interviews où des investisseurs de premier plan avaient bien du mal à justifier la pertinence du Web3 par rapport aux technologies ou modèles existants : The Petty Pleasures of Watching Crypto Profiteers Flounder et Blockchain Guy Struggles to Explain a Single Practical Use for Web3. Suite à ces interviews, j’ai pu lire d’autres articles tentant d’expliquer que si, il y a plein de cas d’usages parfaitement légitimes… mais qui ne font qu’accentuer le doute tant les arguments sont fragiles (ex : Web3 Use Cases: The Future).

L’article en question est particulièrement long et dense (en plus en deux parties), mais mérite que l’on s’y attarde, car il est révélateur de la situation paradoxale que nous vivons : L’auteur, qui est accessoirement investisseurs dans de nombreux projets, nous explique que le Web3 est l’alternative ultime aux GAFA puisque reposant sur des protocoles ouverts, gratuits et immuables. Le problème est que l’on ne se soucie pas de qui est censé financer leur développement ni les infrastructures techniques pour les faire tourner.

C’est le monde des Bisounours : un monde idéal où des briques technologiques fondamentales sont simplement là, à disposition des gentils investisseurs et porteurs de projets qui essayent de trouver des solutions concrètes à tous les problèmes du monde. Il est ainsi fait référence aux hyperstructures, des protocoles informatiques de bas niveau reposant sur des blockchains qui seraient inviolables, libres, gratuits, parfaitement stables, accessibles de façon universelle… De quelles blockchains parle-t-on au juste ? Ça n’est pas précisé. Dommage, car en l’état, ce n’est pas Ethereum qui correspond à cette description…

Nous nous retrouvons ainsi face à des argumentations très bien détaillées sur les bienfaits du Web3, mais qui reposent sur un postulat qui n’existe pas. Pour vous donner une analogie, ça serait comme de dire que le métavers représente l’avenir des usages numériques, car ça sera un meta-univers virtuel libre, gratuit, universel, inclusif… C’est une belle promesse sur le papier, mais la liste des exigences est tellement utopique que personne n’y croit.

Il y a encore quelques mois, quand le marché était en hausse, cet excès d’enthousiasme pour tout ce qui touchait au Web3 était stimulant, vivifiant (enfin il se passait quelque chose !). Aujourd’hui, avec des cryptomonnaies au plus bas, cette posture à la limite de la candeur apparait au mieux comme futile, au pire comme très déplacée (il y a des millions de petits porteurs dont les économies se sont volatilisées).

Je vous rassure, cet article n’a pas pour objectif de critiquer ou de promouvoir les cryptomonnaies, mais plutôt de faire le point sur le niveau d’adoption des nouveaux usages liés au Web3 et d’essayer d’anticiper ce qui va se passer dans les prochains mois.

Précision importante : si j’ai été critique envers les articles du blog Not Boring, il est à noter que l’auteur est néanmoins plus nuancé en fin d’article :

To be clear: are there things that people could be doing instead of building web3 products that would have a more immediate and important impact on humanity? Sure. Yes. If you’re a scientist who thinks you might have the cure for cancer, please stop reading this immediately, close your Metamask, and get to work.

Cette précision maintenant faite, je confluerai en écrivant que l’excès d’optimisme ou de scepticisme est néfaste à la bonne lecture du marché. Comme toujours, il convient de prendre un minimum de recul et d’analyser tout ça de façon pragmatique et réaliste. D’ailleurs à ce sujet, Tim O’Reilly nous avait prévenus dès la fin de l’année dernière : Why it’s too early to get excited about Web3.

Étudier le passé pour anticiper le futur

Croyez-le ou non, mais l’histoire de l’évolution du web n’est pas une trajectoire linéaire. Ceux qui s’en souviennent peuvent ainsi témoigner des égarements du W3C qui tentait il y a une quinzaine d’années de promulguer l’XHTML 2 pour imposer une vision sémantique du web. De même, à une époque, les critiques étaient très vives sur l’utilisation abusive d’Ajax ou des mashups. Avec le temps, le marché c’est auto-organisé (ex : HTML5 qui a été imposé au W3C par le WHATWG) et les usages se sont normalisés (ex : les APIs qui sont devenues la norme pour interfacer deux services en ligne entre eux).

Il faudra ainsi un certain nombre d’années pour que les technologies liées au Web3 soient perfectionnées (elles le seront), et que les usages les plus pertinents émergent (ils le feront). Ce n’est qu’une question de temps, à nous de faire preuve de pragmatisme et de réalisme pour ne pas perdre du temps (en étant en retard par rapport à la concurrence) ou de l’argent (en étant en avance par rapport au marché).

Source : Fabric Ventures

Comme c’est très souvent le cas dans l’histoire des usages numériques, tout est donc question de synchronisation et de rapidité d’adaptation : il faut avoir une bonne lecture du marché pour s’adapter à son rythme et non essayer de forcer l’adoption, car même les plus grands acteurs s’y sont cassé les dents (Microsoft, Google, Facebook, Apple…).

Pour ce qui est des marques et organisations, là encore il faut être dans le bon tempo, car rien ne sert de se précipiter sur les NFTs ou le métavers dans la mesure ou à part en de rares exceptions, le marché n’est pas encore prêt. Non pas qu’il n’y a pas d’utilisateurs, mais toutes les conditions ne sont pas encore réunies pour qu’un annonceur puisse tirer un bénéfice concret de ces nouveaux supports sans courir aucun risque.

La clé dans toute cette tempête médiatique est d’avoir une bonne capacité d’observation du marché pour identifier les nouveaux usages et s’y préparer afin de s’adapter à l’évolution des habitudes et des attentes. Comme disait l’autre : « Stay hungry, stay foolish« .