Les tensions géopolitiques accélèrent la balkanisation du web

Initiée avec le conflit entre la Chine et l’Inde, le bannissement des applications mobiles chinoises prend de l’ampleur et cristallise les tensions entre les grandes nations. Cette fracturation de l’internet nous éloigne de la promesse d’un web mondial, une belle utopie dans la mesure où l’accès à internet n’a jamais réellement été universel. Si les plateformes et agrégateurs avaient tendance à enfermer les utilisateurs dans des jardins clos, les manoeuvres politiques des différents pays risquent de définitivement scinder l’internet, un phénomène dont le bloc européen serait le grand perdant si les pays ne se mobilisent pas.

Au début des années 2000, Laurence Lessig publiait son fameux livre Code: And Other Laws of Cyberspace où il expliquait que contrairement à ce que pouvait penser le grand public, le cyber-espace n’est pas une zone de non-droit et n’échapperait pas à une forme de contrôle des gouvernements. 20 ans après, force est de constater qu’il avait raison, car les multiples interventions des régulateurs et hommes politiques en quête de victoires électorales rapides déstabilisent complètement un écosystème numérique déjà fragilisé par les manipulations (fake news, vérités alternatives, hyper-trucages…) et le harcèlement.

Spolier alert : Le web n’a jamais été un village mondial

Les pères fondateurs de l’internet avaient pour ambition de faire du web le média universel ultime, celui qui permettrait à tous les êtres humains de communiquer librement et abolirait les frontières. Comme toute vision utopique, elle avait le mérite d’exister… Si à ces débuts, le web ressemblait à une sorte de Far West numérique où soufflait un vent de liberté, nous étions loin d’un accès universel et d’une équité entre les utilisateurs, puisqu’il fallait impérativement disposer du bon équipement et des compétences informatiques pour pouvoir participer. Il existait bien un village mondial, mais il était essentiellement peuplé d’hommes blancs ayant une appétence particulière pour l’informatique (et des goûts vestimentaires douteux).

Cependant, avec la démocratisation des accès et la généralisation des smartphones, nous nous sommes carrément rapprochés de cette utopie puisque ce sont plus de 4,5 Mds d’individus qui sont connectés en permanence. Problème : une bonne partie de ces utilisateurs sont chinois et ne peuvent qu’exploiter les contenus et services disponibles de leur côté de la Grande Muraille de Chine. Il en va de même pour les utilisateurs iraniens qui exploitent leur propre instance du web.

Profitons ainsi de cette digression pour rétablir la vérité : nous (utilisateurs français) n’utilisons pas le « vrai » internet, mais la version occidentale d’internet. Car dans l’absolu, il n’y a pas de vrai ou de faux internet, uniquement des ressources informatiques qui sont opérées par des sociétés américaines, chinoises, russes, japonaises, européennes… Notre internet n’est pas mieux ou moins bien que l’internet chinois, il correspond à une réalité dans laquelle nous avons nos habitudes, notamment auprès des géants américains du numérique : Google, Amazon, Facebook et cie.

Si l’on prend un minimum de recul, on se rend vite compte que cette histoire de village mondial n’est restée qu’à l’étape de projet. Dans les faits, il existe une fracture économique (il faut pouvoir se payer l’équipement et l’accès), une fracture technique (il faut que l’information circule librement entre les frontières), mais également une fracture fonctionnelle, celle qui a été instaurée par les grandes plateformes sociales et qui visait à enfermer les utilisateurs dans des écosystèmes clos (« walled gardens« ) afin de maximiser leur monétisation.

Cette vision peut vous sembler très critique, mais elle est en fait réaliste : je ne condamne pas, j’observe. Dans la mesure où nous n’avons pas d’alternative, le web que nous utilisons tous les jours satisfait parfaitement nos besoins, et il en va de même pour les chinois. Les plus motivés peuvent bien essayer de trouver refuge sur le dark web, mais il y a nettement moins de contenus et services dont on peut profiter librement.

À une époque pas si lointaine, accéder à des contenus et services numériques en situation de mobilité, même très limités, était considéré comme un privilège. L’i-mode des années 2000 au Japon était peut-être rudimentaire, mais c’était une authentique révolution par rapport à ce qui existait avant, même si cette révolution était orchestrée par un seul acteur privé (NTT DoCoMo).

Bref, tout ça pour dire que l’on ne choisit pas son internet, on utilise celui qui est à disposition en fonction des infrastructures techniques, de nos moyens et compétences. Aujourd’hui, il faut aussi composer avec les différentes lois et règlements qui commencent à peser lourdement.

Confidentialité : la liberté (numérique) des uns s’arrête là où commence celle des autres

En 2018, l’Union Européenne lançait un pavé dans la marre (numérique) avec l’entrée en vigueur du RGPD. Jusqu’alors, les annonceurs et éditeurs de solutions publicitaires se livraient à un trafic parfaitement décomplexé des données personnelles des internautes. Mais le Règlement Général sur la Protection des Données a mis un coup d’arrêt à toutes ces pratiques et plongé les éditeurs de contenus et services américains dans un profond désarroi, car c’était la première fois qu’une autorité supérieure leur dictait la conduite à tenir. Avec des éditeurs pris à dépourvu, certains éditeurs de sites d’informations aux États-Unis étaient carrément inaccessibles pour les internautes européens.

Depuis, les choses ont changé puisque des équivalents du RGPD sont entrés en vigueur en Californie, au Japon, en Chine… Comme quoi, il y avait une authentique dérive qu’il fallait corriger. Le problème, est que la notion de dérive diverge d’un pays à l’autre. Dans certains pays avec un régime totalitaire, critiquer le gouvernement en place est ainsi considéré comme une dérive qu’il faut corriger, surtout aux yeux des observateurs étrangers…

Outre la confidentialité, il y a aussi de gros problèmes de harcèlements, d’incitations à la haine, de cyber-criminalité… toute une série de tares qui gangrène le web et a poussé le législateur à essayer d’encadrer tout ça. Ces lois contraignantes sont contre-balancées par d’autres initiatives plus constructives comme la loi pour une République numérique, mais compliquent la tâche des éditeurs de contenus et services qui souhaitent par exemple partir à la conquête de l’Europe. Effectivement, si un effort d’harmonisation est en cours, il reste de gros écarts entre l’Estonie, qui fait figure de pionnier, et certains pays d’Europe du sud.

En synthèse : en plus des dimensions technologiques, économiques et fonctionnelles, il faut maintenant composer avec la dimension règlementaire, particulièrement dans des secteurs sensibles comme la banque ou l’assurance où la notion de web universel n’existe pas (il faut se soumettre à l’environnement législatif de chaque pays). Mais ça, c’était avant… avant que les politiques s’en mêlent.

Le numérique est passé du statut d’argument électoral à celui de levier diplomatique

Le numérique est au coeur de la quatrième révolution industrielle. Pas étonnant que les hommes et femmes politique s’en servent comme d’un argument de campagne. Que ce soit pour stimuler les jeunes pousses (la « Startup Nation » du président Macron), réclamer davantage de revenus fiscaux (Elizabeth Warren et sa campagne anti-GAFA) ou pour prôner la souveraineté numérique de l’Europe (le programme de Margrethe Vestager, notre commissaire à la concurrence), le numérique est incontestablement devenu un sujet majeur de société et de politique, avec sa cohorte de dérives (Plaidoyer contre le populisme numérique).

Au niveau local, ça donne des lois pour freiner le développement des plateformes numériques américaines (ex : Uber vs. les taxis en France). Au niveau international, ça donne le bras de fer entre les USA et la Chine au sujet des équipements de télécommunication et le bannissement administratif de Huawei.

Récemment, la tension est montée d’un cran avec le bannissement de TikTok d’Inde, pourtant un très gros marché, de même que d’autres applications mobiles chinoises : India Bans Nearly 60 Chinese Apps, Including TikTok and WeChat.

Une première dans l’histoire du web, mais pas tant que ça, puisque je vous rappelle que la Chine a une très grosse longueur d’avance (Google, Facebook ou Twitter n’ont jamais été accessibles à l’intérieur des frontières chinoises). Une mesure faisant suite aux affrontements entre militaires à la frontière qui a généré un mouvement plus global de boycott des marques chinoises en Inde (Les médias sociaux victimes de la transformation digitale de la géopolitique).

Profitant d’un climat de suspicion extrême envers le régime de Pékin, accusé de vouloir pervertir la jeunesse occidentale à travers l’algorithme de recommandation des contenus, l’Australie et le Japon envisagent à leur tour de bannir Tiktok : Pressure on Tiktok mounts as Japan eyes ban et Australian intelligence agencies investigate Chinese-owned TikTok over security concerns.

// Réflexion de boomer //

Selon moi, les jeunes n’ont pas besoin de la propagande chinoise pour être pervertis, mais qui suis-je pour en juger…

// Fin de la réflexion de boomer //

Face à l’ampleur du mouvement, l’éditeur de l’application (la société chinoise Bytedance) envisage logiquement de céder TikTok à des capitaux occidentaux pour limiter la casse. Une vente forcée qui a pris une tout autre ampleur quand le président américain a déclaré ce WE qu’il bannirait l’application si elle n’était pas vendue d’ici à la mi-septembre et que les USA devrait même toucher une commission sur cette vente : Trump reportedly says TikTok has until September 15 to find a US buyer or it will be banned, and that the US Treasury should get payment as part of the sale.

Dans les faits, il n’est pas réellement question de revendre l’intégralité de TikTok, mais seulement les activités de quatre pays : USA, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande. Outre le fait qu’une vente d’une telle ampleur serait extrêmement complexe à orchestrer, même pour un grand habitué de ce type d’opérations comme Microsoft, c’est le sort des opérations de TikTok dans le reste du monde qui pose question : Microsoft deal raises big questions about TikTok’s future in Europe.

Vous noterez au passage que personne ne fait mention de l’obligation de réécrire l’application (un très gros chantier, même pour Microsoft), ni même de faire de la rétro-conception sur l’algorithme de recommandation, le coeur de l’application et sa principale force (un savoir-faire que même Facebook a mis des années à perfectionner).

Mais ne vous laissez pas distraire par cette histoire de TikTok, le sujet dont nous sommes en train de parler est bien plus vaste et préoccupant.

Des manoeuvres géopolitiques qui perturbent la première source de croissance économique mondiale (et quasiment la seule)

Si l’on peut difficilement reprocher à Trump de vouloir défendre la suprématie américaine, après tout c’était le thème de sa campagne (« America First« ), il est tout à fait légitime d’être très inquiet sur la suite des opérations, car avec le bannissement de Huawei et TikTok, il vient d’ouvrir la boite de Pandore, et personne ne sait comment tout ceci va finir.

À l’époque où l’on craignait la suprématie des grandes plateformes sociales, on parlait du phénomène de balkanisation du web, c’est à dire son morcèlement comme l’ont été l’URSS ou l’Empire ottoman. Il existe même un mot pour décrire ce phénomène : on ne parle plus d’Internet, mais de Splinternet. Certains observateurs avaient senti ce phénomène de fracturation prendre de l’ampleur (The Splinternet Is Growing), mais avec les événements récents, nous sommes passés au cran supérieur.

Les grandes puissances envisagent-elles réellement d’opérer leur propre internet ? Si nous sommes habitués au fait que la Chine exploite sur propre web, le test d’isolement numérique réalisé par la Russie en fin d’année dernière à de quoi inquiéter : Russia successfully disconnected from the internet.

Concrètement, la balkanisation du web se traduit par la formation de blocs numériques plus ou moins autonomes. Il est ainsi possible de distinguer deux gros blocs et deux sous-blocs : d’un côté le web chinois qui a toujours été à part ; et de l’autre, le web occidental (américain) avec deux sous blocs qui sont en train de se consolider autour de l’Europe et de l’Inde (India, Jio, and the Four Internets).

Je ne me risquerais pas à argumenter du fait que c’est une bonne ou une mauvaise chose, puisque de toute façon, personne ne semble en mesure de ralentir ce phénomène de fragmentation du web. Certains parviennent à l’accélérer (oui, c’est bien de Trump dont je parle), mais ça ne fonctionne visiblement pas dans l’autre sens : que ça nous plaise ou non, la balkanisation du web est en route et nous ne pourrons que la subir.

En revanche, ce qui me chagrine, c’est que ces remous géopolitiques accentuent la méfiance du grand public envers le web et perturbent la croissance de nombreuses sociétés et prestataires de petite et grande taille qui vivent de l’internet. Formulé autrement : les tentatives de règlementation / appropriation de l’internet perturbent la création de valeur dont notre économie a le plus grand besoin en ce moment. Certains pourraient arguer que au contraire, ça fait du bien de revenir dans la vraie économie avec de vrais gens, et je leur répondrais qu’avec une telle posture, on se range du côté de l’idéologie décroissante, une pente glissante qui pourrait nous faire définitivement dégringoler (La décroissance est un caprice d’enfant gâté occidental).

Au final, j’ai bien peur que ces tensions géopolitiques qui se cristallisent autour du numérique n’affaiblissent encore plus la vieille Europe si elle ne se mobilise pas pour mette en place un programme ambitieux de souveraineté numérique. Une situation compliquée dont nous nous serions bien passés pour pouvoir mobiliser nos énergies sur la résolution de la crise sanitaire et la minimisation de l’impact de la crise économique à venir.

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