Saviez-vous que c’est le déplacement des électrons dans un circuit qui crée de l’énergie électrique et non les électrons en eux-mêmes ? Comme moi, on a dû vous l’apprendre à l’école, mais vous aviez oublié, car votre cerveau a dû faire de la place pour stocker d’autres informations et connaissances plus utiles dans votre quotidien pour faire face à vos responsabilités personnelles et professionnelles. Pourtant, dans un quotidien où les outils et supports numériques sont omniprésents et face aux enjeux de la transition énergétique, il est devenu essentiel de comprendre d’où vient l’électricité et comment elle est acheminée jusqu’à nos compteurs pour pouvoir changer les mentalités et adopter des gestes éco-responsables. Car c’est en éveillant les consciences que nous pourrons faciliter les changements d’habitudes et éviter les mesures contraignantes.

Le mois dernier, nous avons assisté à un événement majeur dans l’histoire de l’humanité, je parle bien évidemment de la sortie de Super Mario Bros Wonder, car il aura fallu attendre 14 ans pour avoir un nouveau jeu vidéo Mario en 2D (le dernier épisode remontait à l’époque de la Wii en 2009). Parmi toutes les nouveautés que propose ce jeu, il y a la possibilité de jouer en ligne avec des inconnus, ou plutôt de partager l’écran avec des joueurs du monde entier dont on voit les personnages s’agiter sur l’écran en même temps que le vôtre. Cette fonctionnalité est visiblement très pratique pour les joueurs qui sont perdus et ne savent pas trop quoi faire : Mario Wonder’s online mode is opening my mind to tricks and secrets.

Ce mode de jeu en ligne est-il réellement indispensable pour bien apprécier ce nouvel épisode de Mario ? Non, absolument pas. Pire : non seulement il retire une partie du plaisir du jeu (explorer les niveaux à la recherche des passages secrets), mais en plus, il augmente de façon drastique la consommation de bande passante et d’énergie. Vous ne vous en souciez sûrement pas, mais afficher à l’écran les mouvements en temps réel de 4 joueurs éparpillés dans le monde consomme énormément d’électricité, car il faut transmettre les déplacements des personnages aux 4 joueurs en même temps.
Ce mode de jeu nous rappelle une réalité que nous choisissons d’ignorer : Aujourd’hui, les usages numériques se font dans l’insouciance la plus totale, que ça soit pour du jeu en ligne sur une console, du visionnage de vidéos YouTube sur un smartphone ou l’expédition de fichiers volumineux par email, nous ne nous soucions absolument pas de la consommation d’énergie, car nous pensons à tort, que cette consommation se limite à nos terminaux, ceux que l’on recharge de temps en temps. Dans l’absolu, la consommation électrique des terminaux (ordinateurs, smartphones, consoles portables…) a été largement perfectionnée, mais elle ne représente qu’une toute petite part de la consommation d’énergie, car l’essentiel des traitements (calcul, stockage, transmission, synchronisation…) concerne les équipements et centres de données.
Pas l’électricité = pas de data centers = pas d’internet
Dans l’inconscient collectif, les data centers sont des endroits mystérieux, car leur emplacement est secret et l’accès y est très strictement contrôlé. Pourtant ils existent : on recense en France plus de 260 centres de données, dont 155 rien qu’en région parisienne. La France se classe d’ailleurs dans le top 10 des pays qui en comptent le plus : La folle croissance des data centers en France.

Les centres de données sont une fraction de la partie immergée de l’iceberg des usages numériques, mais rien que la pointe de l’iceberg est potentiellement un problème. Quand nous rechargeons nos appareils numériques, nous ne nous doutons pas de tout ce que cela implique en terme de production et d’acheminement de l’électricité.
Loin de moi l’idée de vous faire la morale sur vos usages, mais dans la mesure où le numérique est omniprésent dans notre vie, je trouve tout à fait pertinent de s’intéresser à ce qui se passe derrière la prise : toute la chaîne d’approvisionnement jusqu’à votre compteur électrique. J’ai à ce sujet eu l’occasion de m’entretenir avec Xavier Piechaczyk, le président de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France. Une conversation passionnante, surtout pour quelqu’un comme moi qui travaille depuis 25 ans dans le web et dont les usages et loisirs quotidiens reposent essentiellement sur le numérique.
Devons-nous tous devenir des experts en électricité pour réduire notre consommation ? Non pas du tout, car c’est un métier très complexe (inutile d’être un professionnel du pétrole pour utiliser sa voiture). En revanche, être sensibilisé au fonctionnement du système électrique français et européen est une étape indispensable pour mieux comprendre et accepter les principes de sobriété numérique.
Je vous propose donc un article qui sort des sujets que je traite habituellement, quoique j’ai déjà parlé de sobriété numérique : L’accélération de la transformation digitale dans un contexte de sobriété numérique. Mais commençons par le commencement avec un rappel de faits historiques.
D’où vient l’électricité et comment arrive-t-elle jusqu’à nous ?
À une époque pas si lointaine, c’est EDF qui gérait toute la chaine de l’électricité : production, transport, distribution, commercialisation… C’était ce qui se rapprochait le plus d’une entreprise intégrée. Mais à la fin du siècle dernier, l’Union Européenne a décidé de construire une politique énergétique commune reposant sur la libre concurrence et la mise en commun des moyens de production à l’échelle du continent. La France a donc dû morceler le monopole d’EDF et créer la Commission de Régulation de l’Énergie en mars 2000 pour surveiller l’ouverture à la concurrence de l’énergie (électricité et gaz).

Cette politique énergétique européenne a également amené à la création de RTE en juillet 2000, la société en charge du réseau de transport de l’électricité (comme son nom l’indique, c’est un acronyme). Nous parlons ici de transport en gros, des autoroutes de l’électricité, donc des lignes à haute tension (celles qui sont accrochées aux pylônes en métal, pas aux poteaux en bois ou béton). L’objectif de cette création était de confier toutes les infrastructures de transport d’électricité à une entité indépendante qui puisse développer et anticiper les besoins du réseau, garantir une bonne qualité de l’électricité (tension, fréquence…) et surtout assurer la continuité de l’approvisionnement pour éviter les black out, notamment en trouvant le bon équilibre entre production et consommation (nous y reviendrons).
Autre date importante : Janvier 2008 avec la séparation définitive des activités de production, distribution et commercialisation de l’électricité grâce à la création d’ERDF qui changera de nom en 2016 pour devenir Enedis. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec une chaîne d’approvisionnement électrique en quatre parties :
- la production (majoritairement des centrales nucléaires et barrages hydroélectriques) ;
- le transport (via les lignes à haute et très haute tension) ;
- la distribution (via les lignes à moyenne et basse tension) ;
- la fourniture et la vente (via les contrats aux entreprises ou particuliers).
Pour vous donner un ordre d’idée, le réseau dont RTE a la charge est composé de 106.000 km de lignes à haute-tension dont 6.000 km de câbles enterrés et 280.000 pylônes.

Dernière date à retenir : la COP21 de décembre 2015 qui a abouti aux accords de Paris et à la Stratégie Nationale Bas-Carbone, révisable tous les 5 ans, dont l’objectif principal est de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050. Dès 2020, le gouvernement a constaté que la transition énergétique avait pris du retard, il a donc été décidé d’intensifier les efforts, à la fois avant les compteurs électriques (production et acheminement) et après les compteurs (pédagogie auprès des consommateurs).

Nous en étions là dans ce vaste chantier de transition énergétique quand les choses ont commencé à se gâter, notamment avec la pandémie.
Les évolutions et tensions récentes : la crise de l’hiver 2022
En 1973, la combinaison de différents facteurs géopolitiques et économiques (guerre du Kippour, embargo de l’OPEP…) créait un gros dérèglement sur le marché de l’énergie et quintuplait le prix du baril de pétrole. S’en est suivi le premier choc pétrolier dont les effets se sont fait ressentir pendant de nombreuses années.
Quasiment 50 ans après, l’augmentation de la demande de gaz (liée à la reprise économique post-COVID) combinée à la guerre en Ukraine déclenche une envolée des prix du gaz, dont la Russie menace justement de couper l’approvisionnement, le tout avec une production nucléaire en baisse de 30% en France par rapport au niveau des vingt dernières années, à cause d’un phénomène de corrosion sur de nombreuses centrales et d’une désorganisation des plannings de maintenance à cause de la COVID. Il en résulte un mouvement de panique qui a fait exploser les prix de l’électricité sur les marchés, passant d’un prix moyen de 40€ le mégawattheure à plus de 200 €, avec un pic à plus de 600 € en moyenne ! Des coupures ciblées ont été envisagées pour éviter le black out, mais heureusement, les Français ont réalisé beaucoup d’économie d’énergie l’hiver dernier (-9% de consommation d’électricité par rapport à 2014-2019) et les échanges d’électricité avec les pays voisins ont bien fonctionné, ce qui nous a permis d’éviter d’en arriver là. 😮💨

La question qui se pose est la suivante : comment en sommes-nous arrivés à ce point critique ? La réponse est simple : une triple crise énergétique a touché la France : crise du nucléaire et du gaz (j’en ai parlé) et crise de l’hydraulique avec la production la plus basse depuis 1976, en raison d’une année particulièrement chaude, donc de la sécheresse. Heureusement, cette triple crise conjoncturelle est en train de se résorber, mais cela ne veut pas dire qu’il faut recommencer à consommer comme avant : la grande difficulté est de produire ce dont nous avons besoin au moment ou nous en avons besoin (en France et en Europe), car l’électricité se stocke encore très mal.
Commençons donc par étudier l’évolution sur ces dernières années : comme vous pouvez le constater sur le graphique ci-après, la consommation d’électricité a été en croissance jusqu’en 2008, puis en net déclin en 2009 (crise financière), elle s’est stabilisée jusqu’en 2019, mais elle est perturbée depuis ces trois dernières années (pandémie + économies d’énergie l’hiver dernier).

Le défi auquel nous devons faire face à chaque seconde n’est pas de produire plus, mais de trouver un équilibre entre production et consommation d’électricité. Et cette consommation varie fortement au cours de la journée : il y a la grande montée en charge du matin et le pic du soir vers 19h (cf. Sécurité d’approvisionnement en électricité).

Ces deux plages hautes de consommation sont très facilement identifiables (ce sont grosso-modo les mêmes depuis des années), mais leur absorption demande une attention particulière, car tout le monde consomme en même temps et car le stockage massif de l’électricité est actuellement laborieux.
Pour vous simplifier une longue explication, il y a quatre façons de faire des réserves d’énergie :
- le stockage mécanique avec les barrages hydroélectriques ;
- le stockage électrochimique grâce à des batteries ou piles à hydrogène ;
- le stockage électromagnétique reposant sur des bobines supraconductrices ;
- le stockage thermique exploitant des ballons ou cuves d’eau chaude.
Pour le stockage, il n’y a malheureusement pas de mystère : les solutions à grand volume sont performantes et décarbonées (notamment les stations de transfert d’énergie par pompage), mais leur potentiel n’est pas infini car le gisement est limité ; tandis que les solutions les plus souples (ex : batteries, piles à hydrogène, bobines…) ne permettent pas de stocker indéfiniment. Le stockage avec du power-to-gas (transformer de l’électricité en gaz et le stocker) existe en inter-saison mais encore faut-il le faire fonctionner à large échelle et stocker l’hydrogène (cf. Les différentes technologies stationnaires de stockage de l’électricité). Il existe également d’autres leviers de flexibilité, notamment celui de la demande qui a une influence directe sur la consommation.

Il est donc essentiel pour la filière énergétique de correctement anticiper les besoins en consommation. Vous noterez que les prévisions météorologiques jouent également un rôle important dans l’équation, car elles ont un impact sur la production (vent et éolien, solaire et photovoltaïque) et sur la consommation. Il revient à RTE la lourde charge de veiller au bon équilibre entre la production et la consommation d’électricité (Bilan électrique 2022 – Un système électrique français résilient face à la crise énergétique).
Vous pourriez me dire : « OK, mais ma Switch ne consomme presque rien comparée à une voiture électrique« , et vous auriez tout à fait raison, car la part des appareils informatiques et multimédia ne représente que 5% de la consommation totale en électricité (La consommation d’électricité en chiffres).

Mais souvenez-vous que le défi est l’équilibrage entre l’offre et la demande. Ainsi, la recharge des énormes batteries des véhicules électriques peut se faire pendant la nuit (aux heures creuses) grâce aux bornes de recharge intelligentes. Toute la difficulté est de pouvoir fournir de l’électricité à ceux qui en ont besoin, au moment où ils en ont besoin, à des tarifs compétitifs et de préférence sans utiliser d’énergies fossiles.
Et pour pouvoir faire ça, il faut analyser et anticiper…
Les scénarios d’évolution à long terme (d’ici à 2050)
La transition énergétique est assurément un sujet sensible : les dogmes des uns se heurtant au pragmatisme des autres. Vous le savez certainement : les 2/3 de la production d’électricité en France sont aujourd’hui assurés par les centrales nucléaires. Mais n’oubliez pas également que 63% de notre consommation d’énergie provient du gaz fossile et du pétrole, fortement émetteurs de gaz à effet de serre, et l’électricité seulement 25%. L’équation qu’il faut résoudre est la suivante : comment atteindre les objectifs de la Stratégie Nationale Bas-Carbone (une production assurée à 100% grâce aux énergies décarbonées en 2050) tout en garantissant un approvisionnement constant et compétitif ?

Pour pouvoir définir une politique cohérente et viable, le gouvernement avait besoin d’une vision indépendante des enjeux liés à la production (dépasser le débat nucléaire vs énergies renouvelables), il a donc confié à RTE en 2019 la réalisation d’une vaste étude sur l’évolution de la consommation et du système électrique français : Futurs énergétiques 2050.
Les conclusions de cette étude ont été rendues publiques en 2021 : Futurs énergétiques 2050 : les scénarios de mix de production à l’étude permettant d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Un certain nombre de scénarios sont envisagés dans cette étude, les besoins en électricité variant en fonction du comportement des consommateurs (adoption plus ou moins rapide de gestes de sobriété) et des entreprises (ré-industrialisation plus ou moins marquée).

De cette étude, nous avons donc maintenant en main plusieurs scénarios censés nous éclairer sur la transition énergétique de la France.

OK, mais d’une part, 2050 c’est loin ; d’autre part, le contexte en forte évolution (guerre en Ukraine, nouveaux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre en Europe, réindustrialisation en France) explique des besoins de mise à jour du début de la trajectoire, mais les grandes conclusions et les cibles n’ont pas changées.
Il semblait donc pertinent de procéder à une mise à jour de cette étude incluant d’autres paramètres à l’équation) ainsi qu’un horizon de réalisation plus court.
Les défis à court et moyen terme (d’ici à 2035)
Pour rendre ce fameux travail de recherche sur la trajectoire énergétique de la France plus concret aux yeux des néophytes, RTE a publié il y a quelques mois une étude complémentaire qui porte sur la première marche vers la transition énergétique, c’est-à-dire le point de passage de 2030 : Bilan prévisionnel 2023-2035 : RTE éclaire les défis de la grande bascule vers une société décarbonée.
Le premier gros changement à prendre en compte est la décision de l’Union Européenne de réévaluer les objectifs de transition énergétique pour passer en 2030 de 40% à 55% de réduction d’émission de gaz à effet de serre par rapport à 1990 (c’est le programme Fit for 55). Si mes calculs sont exacts, 2030 c’est dans moins de 7 ans, cet objectif est donc TRÈS ambitieux. Pour y parvenir, il va falloir d’une part réduire la consommation globale d’énergie ; et d’autre part, accélérer la transition des énergies fossiles vers l’électricité (qui est décarbonée puisque produite par des centrales nucléaires ainsi que des énergies renouvelables : hydroélectricité, éolien, solaire). Il va aussi falloir miser sur l’efficacité énergétique et la sobriété avec des « gestes simples ».

La montée en puissance du nucléaire semble à priori bien partie, notamment avec la remise en production des centrales qui étaient à l’arrêt pour maintenance et avec la mise en service de centrales de troisième génération : les EPR (il en existe actuellement quatre : en Chine, en Finlande, en Angleterre et à Flamanville).
Pour ce qui est de la réduction de la consommation énergétique globale, là il va falloir faire des efforts, d’abord et avant tout sur la consommation d’énergies fossiles (gaz fossile, pétrole, charbon). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la généralisation des voitures électriques devrait avoir un impact modéré et absorbable par le réseau électrique. Dans ce domaine, certains pays sont plus en avance que d’autres (Norvège : les ventes de voitures rechargeables ont dépassé les 90 % en juin 2023).

La France est plutôt bon élève compte tenu des volumes avec plus de 25% de voitures rechargeables parmi les nouvelles immatriculations.

Oui, les véhicules électriques représentent une augmentation des besoins en électricité, mais comme nous l’avons vu plus haut, la recharge peut se faire de façon intelligente pendant les heures creuses et le système électrique français sera en capacité d’absorber cette hausse (probablement de l’ordre de 5% de la consommation nationale en 2035 et de 10% en 2050) si les quatre leviers suivants sont activés : disponibilité du nucléaire existant, développement des énergies renouvelables, sobriété et efficacité énergétique. Mais pour passer le jalon de 2030 (Fit for 55), l’étude de RTE a identifié deux principaux leviers d’action concernant la consommation : l’efficacité énergétique et la sobriété.

Améliorer les infrastructures et installations pour gagner en efficacité est un chantier en cours, c’est d’ailleurs une des missions des opérateurs en charge de l’acheminement de l’électricité en France (RTE et Enedis). Rendre les appareils électriques plus performants est également le combat perpétuel des fabricants qui sont soumis depuis 5 ans à l’obligation de publier une étiquette de rendement énergétique (L’étiquetage énergétique, un réflexe économique et écologique). Cette étiquette est une solution simple et efficace pour sensibiliser les consommateurs, et avec la hausse des prix de l’électricité, ils y sont plus sensibles que jamais. Vous noterez au passage que cette étiquette a été améliorée récemment : Une nouvelle étiquette énergie pour l’équipement de la maison.

La question est maintenant de savoir comment accélérer le rythme de renouvellement de nos appareils ménagers / multimédia / numériques, mais aussi d’apprendre à maitriser notre consommation d’électricité. Pour cela, il y a toutes les publications concernant les éco-gestes (ex : Comment réduire votre facture d’électricité ? 6 conseils pour agir au quotidien de EDF et Réduire sa facture d’électricité de l’ADEME).
Nous pourrions cependant imaginer des actions pro-actives, comme par exemple des recommandations personnalisées aux usagers en fonction de l’analyse de leur consommation via les compteurs Linky : suggérer le renouvellement de tel ou tel appareil avec des conseils de recyclage ou reprise des anciens appareils. Les IA génératives pourraient tout à fait s’acquitter de cette tâche sans aucun problème, puisque ces compteurs intelligents sont capables d’identifier tous les appareils grâce à leur signature électrique.

Vous noterez qu’avec un tel dispositif, nous serions à mi-chemin entre les deux leviers d’action : amélioration de l’efficacité énergétique et sobriété. Les recommandations personnalisées citées plus haut sont une hypothèse, mais pour ce qui est de la sobriété, nous bénéficions d’un outil de sensibilisation redoutable efficace : les données de consommation en temps réel publiées par RTE. Ces données sont diffusées sous forme de tableau de bord sur le web (avec le site éCO2mix) et l’application ÉcoWatt lancée l’année dernière (L’application Ecowatt : pour une consommation responsable de l’électricité).

Le site web est purement consultatif, mais néanmoins très instructif, tandis que l’application est plus intéressante, car elle vous renseigne sur l’état de la consommation et peut vous alerter en cas de tension sur le système électrique dans votre zone géographique afin d’éviter les potentielles coupures sélectives. L’objectif de cette application est bien de sensibiliser la population aux variations de consommation, mais également de tenter de guider les consommateurs dans leurs usages avec les éco-gestes.

Là encore, nous pourrions tout à fait envisager une application pro-active qui formulerait des recommandations en anticipation des pics de consommation (ex : « Nous vous conseillons de décaler la préparation du repas de ce soir d’1/2h » ou « Pourquoi ne pas programmer le lancement de votre sèche-linge pour l’après-midi ? »). Est-ce intrusif ? Peut-être, mais ça serait pour la bonne cause, et en plus cela participerait à la baisse de votre facture d’électricité.
Tout ceci n’est que supposition, même si la nouvelle version majeure de l’application indique désormais les heures où l’électricité est totalement décarbonée en France (90% de l’électricité en France est aujourd’hui produite par le nucléaire ainsi que les énergies renouvelables, et n’émet pas de CO2). Toujours est-il que cette application remporte un franc succès : près de 3 M d’utilisateurs si mes sources sont exactes.
Signalons enfin d’autres initiatives équivalentes comme celle-ci : L’ADEME lance le simulateur « Wattris » pour vous aider à consommer de l’électricité au bon moment. L’idée est bonne, à tester ici : Simulez votre consommation électrique avec Wattris, mais il faut malheureusement ajouter ses appareils à la main.

Dans l’idéal, il faudrait fusionner ces trois dispositifs, ou du moins les faire communiquer pour :
- Identifier les différents appareils électriques dans votre foyer et les classer selon leur consommation ;
- Formuler des recommandations personnalisées pour optimiser leur consommation en adoptant des éco-gestes ;
- Envoyer des alertes en cas de grosse tension du réseau et donner des indications précises sur comment réduire concrètement et immédiatement la consommation de chacun (en attendant l’absorption du pic).
Non ce n’est pas un fantasme de bobo-écolo, simplement le souhait d’une bonne utilisation des outils numériques qui sont à notre disposition et que nous savons mettre en oeuvre rapidement pour le bien de tous, comme ça a été le cas avec l’application TousAntiCovid (une belle réussite compte tenu des délais très courts de mise en oeuvre).
Bref, tout ça pour dire que si nous voulons atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, il va falloir modifier nos habitudes et fournir des efforts collectifs (État, acteurs de la filière énergétique, fabricants, citoyens…). Tous ces efforts de transition énergétique convergeant vers une intensification des usages de l’électricité, ce qui n’est pas simple.
Une transition énergétique sous tension
Comme nous l’avons vu plus haut, la mission quotidienne de RTE est d’équilibrer l’offre et la demande : s’assurer qu’il y ait un approvisionnement constant en électricité, et de préférence de l’électricité décarbonée. Mais tout ne se résume pas à l’anticipation de la consommation, car il y a aussi des aléas lié à la météo (ex : la foudre qui tombe sur des équipements ou des catastrophes naturelles comme la tempête Ciaran) et à la production.
Pour pouvoir assurer cette mission, les équipes de RTE disposent de nombreux moyens techniques, sur les installations elles-mêmes et au sein des centres de supervision de la grille : Au cœur du centre de pilotage de RTE qui empêchera un black-out pendant la vague de froid.

C’est grâce à ces outils de surveillance que vous bénéficiez d’un apport constant en électricité. Un travail de supervision qui devra bien évidemment monter en puissance à mesure que l’électricité va prendre une part de plus en plus importante dans le mix énergétique français : les enjeux et risques seront à la hauteur de notre dépendance à l’électricité, en contrepartie d’une moindre dépendance aux énergies fossiles dont on a vu récemment les impacts sur notre économie.
Tout est mis en oeuvre pour que la transition énergétique se passe bien et que nous puissions atteindre les objectifs fixés par l’UE d’ici à 2030, mais ne sommes pas à l’abri de perturbations tant le contexte est tendu (guerres, catastrophes climatiques, sabotages…). Voilà pourquoi il est essentiel de changer les mentalités pour les consommateurs s’emparent de ce sujet.
La fin de l’insouciance
S’il n’y a qu’une seule chose que vous devez retenir de cet article, c’est bien le fait qu’avoir de l’électricité à ses prises de courant n’est pas magique, c’est le résultat du travail acharné de toute une filière qui fait face à de nombreux défis, le principal étant le calendrier de transition énergétique.

Une transition qui, je vous le rappelle, passe par deux étapes : 55% de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 et une production reposant à 100% sur des énergies décarbonnées en 2050. Dans quelques semaines, nous serons en 2024, ce qui nous laisse 26 ans pour atteindre cet objectif, sachant qu’avec l’intensification des usages numérique dans notre quotidien et nos loisirs, nos besoins en électricité sont en augmentation constante : nouveaux usages et nouveaux modes de travail (nomadisme, visioconférences, applications en ligne…). Souvenez-vous que chaque fois que vous cliquez, que vous visionnez une vidéo, que vous scrollez avec votre smartphone, que vous faites une partie de jeu en ligne… il y a de nombreux serveurs qui moulinent dans un data centers (parfois à l’autre bout de la planète).
Je pense en toute sincérité qu’il n’y aura aucune évolution significative dans nos usages par la contrainte (faire culpabiliser les utilisateurs). L’objectif est réellement de donner envie de changer les habitudes, de rendre la sobriété attractive, notamment en mettant en avant les bienfaits d’une électricité décarbonée. Plus facile à dire qu’à faire, car changer les mentalités est un travail de longue haleine, qui nécessite des évolutions dans les représentations, de même que les aspirations et les idéaux de vie.
Pour avoir une bonne idée de ce à quoi ressemble le life style idéal des générations Y ou Z, allez donc faire un tour du côté de ce « Van life gamer » sur Instagram : ttthefineprinttt.

Je ne crois sincèrement pas en la capacité des pouvoirs publics à relever seuls le défi de la transition énergétique, car c’est un défi qui nous incombe à nous, les citoyens / consommateurs / salariés. C’est à nous de décider si oui ou non nous voulons que cette transition se passe bien, et à définir les contours d’une nouvelle civilisation numérique (cf. De la nécessité d’un nouveau contrat social pour homo numericus). C’est avant tout NOTRE responsabilité, pas celle des lobbyistes de Bruxelles ou des hommes et femmes politiques, d’autant plus avec la montée en puissance du populisme.
Moralité : désactivez le mode en ligne de Super Mario Wonder, vous n’apprécierez que mieux le jeu et vous soulagerez votre conscience citoyenne !