ChatGPT. Si je devais résumer l’année 2023 en un seul mot ça serait sans hésitation « ChatGPT ». La pression médiatique autour des IA générative a été tellement forte ces 12 derniers mois que l’on a l’impression qu’aucun autre sujet ne valait la peine d’être abordé. Le bilan de mes prédictions 2023 s’en retrouve logiquement pénalisé, quoi que pas tout à fait.

Nous sommes à la fin de l’année 2023, une année particulièrement chargée en innovations, évolutions et psychodrames, dont la plupart tournent autour de ChatGPT, à l’image de cette rocambolesque tentative de coup d’état chez OpenAI qui finalement produit l’effet inverse : Les raisons du retour triomphal de Sam Altman à la tête de la star de l’IA. Croyez-le ou non, mais c’est un authentique triomphe pour le patron d’OpenAI qui a même été consacré CEO de l’année par le Time Magazine (le titre de Personne de l’année lui a néanmoins été ravi par Taylor Swift).

Pour avoir une synthèse de l’année écoulée et une prise de hauteur sur l’IA générative, je vous propose les trois articles suivants :
- ChatGPT’s 1-year anniversary: how it changed the world
- Incredibly smart or incredibly stupid? What we learned from using ChatGPT for a year
- ChatGPT is winning the future, but what future is that?
Comme tous les ans, je vous propose de faire le point sur les prédictions formulées en fin d’année dernière (Mes 10 prédictions pour 2023) avec de publier celle de l’année suivante. Et cette année, le bilan est plutôt bon.
Généralisation des modèles génératifs = 😁
Bon OK, sur ce coup-là je pouvais difficilement me tromper. Il n’empêche que j’avais anticipé une législation sur les contenus synthétiques qui n’est visiblement pas encore d’actualité, même si une régulation de l’intelligence artificielle est plus que souhaitable et nécessaire. Il faut dire que les différents pays et organisations partent de loin, car il leur faut dans un premier temps définir ce qu’est une intelligence artificielle. Mais c’est maintenant chose faite grâce à l’OCDE : AI Principles.
À défaut d’une régulation sur les contenus synthétiques, les grandes organisations internationales ont mis en place des cadres de travail (comme le G7 : Statement on the Hiroshima AI Process) et des comités de surveillance (comme les Nations Unies : High-level Advisory Body on Artificial Intelligence), tandis que l’Union Européenne semble avoir finalisé un premier cadre législatif, mais qui doit encore être ratifié par le Parlement et le Conseil européens (Artificial Intelligence Act: deal on comprehensive rules for trustworthy AI).

Sinon, à la petite échelle de la France, sachez que la CNIL veille au grain et qu’elle avait défini son plan d’action dès le mois de mai : Intelligence artificielle, le plan d’action de la CNIL.
Encore des scandales et toujours plus de jargons Web3 = 😁
Là encore, je n’ai pas eu à forcer pour sortir cette prédiction, car je me doutais bien que d’autres plantages allaient se produire. Et ça n’a pas raté avec la spectaculaire faillite de FTX dont le patron emblématique a été sacrifié sur la place publique pour montrer l’exemple et « repartir sur des bases saines » (Sam Bankman-Fried jugé coupable, l’industrie exulte). Difficile de se réjouir de cette mésaventure qui reste une réelle tragédie pour des centaines de milliers de personnes qui ont perdu beaucoup d’argent.

J’avais prédit un renforcement de la législation et nous n’avons pas été déçus, car un arsenal législatif et fiscal est maintenant en place dans l’UE avec le règlement MiCA (Market in Crypto Assets) adopté en juin et la directive DAC8 adoptée en septembre (EU Parliament Approves Crypto Licensing, Funds Transfer Rules). Pour être certain que personne ne passe à travers les mailles du filet, il y a également une manoeuvre en tenaille avec d’un côté l’IGF (L’Inspection Générale des Finances se penche sur le statut des jetons numériques) et de l’autre l’OCDE (47 countries pledge to authorize Crypto-Asset Reporting Framework by 2027).
Et pendant ce temps-là, les principales blockchains continuent d’évoluer avec des mises à jour techniques toujours plus complexes à appréhender (Ethereum’s Shanghai Upgrade Is Complete, Starting New Era of Staking Withdrawals, The Data Ownership Protocol is a real game changer for Ethereum et What Polygon 2.0 Is and What to Expect From It) et un bitcoin qui se rapproche lentement, mais sûrement des 40.000$.
Une taxe écologique sur les pratiques non-vertueuses de e-commerce = 😕
Depuis début octobre, la livraison des livres pour un montant inférieur à 35 € est facturée 3 €. Ce montant n’est pas arbitraire, il est le résultat d’une âpre négociation entre le Syndicat de la Librairie Française (qui réclamait 4,50 €) et Amazon (qui demandait 1,49 €). C’est donc un montant de livraison forfaitaire qui est appliqué pour « rétablir une concurrence équitable » comme l’a souhaité le Ministre de la Culture (La livraison d’un livre coûtera au moins 3 euros en octobre, pour inciter les lecteurs à aller davantage en librairie). Je ne sais pas trop quoi penser de cette taxe dans la mesure où il n’y a quasiment plus de librairies dans les zones rurales et les petites villes (qui représentent près de la moitié des envois de livres pour Amazon).

Sinon, j’avais prédit le lancement d’un label de commerce en ligne éco-responsable associé à une fiscalité verte. On va dire que ce n’est pas dans les préoccupations des distributeurs ou du Gouvernement, car il ne s’est pas passé grand-chose sur ce terrain. Il y a bien eu de belles promesses formulées par les mauvais élèves (As its fashion empire booms, Shein wants an ESG makeover), mais qui se révèlent être plus un énorme bras d’honneur qu’une réelle volonté de préserver l’environnement (Sobriété numérique : Shein, Lidl, Amazon… voici les sites e-commerce qui polluent le plus). Il ne reste plus qu’à invoquer l’argument économique pour espérer faire bouger les choses : Temu to ship goods by sea instead of air in cost-cutting move.
Remise en cause de la suprématie des BigTechs = 😁
Le duopole de Google et Meta sur la publicité en ligne n’est un secret pour personne, mais la vraie question est de savoir s’il est possible de lutter contre ou d’en limiter les effets négatifs. C’est une question très complexe avec des enjeux colossaux puisque le marché de la publicité en ligne est estimé à 890 MM$ par GroupeM (2023 Global End-of-Year Forecast). Ceci n’a pas empêché le Gouvernement américain et l’Union européenne d’entamer une bataille juridique qui risque d’être épique : Why Google on trial is the pivotal moment that could shape the future of online advertising et Google faces EU break-up order over anti-competitive adtech practices.

La tentative de neutralisation de position dominante de Google ou Meta va durer des années, mais nous avons néanmoins pu observer de « petites » victoires comme celle obtenue en France pour contrer la volonté d’e ‘Apple de limiter l’accès aux identifiants publicitaires sur iPhone : French antitrust watchdog issues statement of objection over Apple app tracking. Affaire à suivre, d’autant plus qu’une manoeuvre similaire est programmée par Google pour les applications Android en 2024…
Montée en puissance du retail media = 😁
Il y a deux façons de lutter contre les abus de position dominante : la régulation et les clients. Si la lutte par la régulation est prise en charge par les législateurs de grandes nations, les annonceurs s’organisent pour équilibrer leurs dépenses publicitaires et trouvent une parfaite alternative à Google et Meta avec les plateformes marchandes qui offrent des emplacements publicitaires au plus proche de l’acte d’achat : Le retail media est la meilleure solution au blocage des identifiants publicitaires.

Des pratiques à mi-chemin entre publicité native et merchandising en ligne qui séduisent de plus en plus d’annonceurs, d’autant plus que le marché s’est organisé très rapidement pour proposer une offre parfaitement structurée, notamment à travers Criteo, notre champion national : Criteo looks to unify retail media with a DSP and a three-pronged set of data tools and solutions.
UX : Polarisation des interfaces = 😕
J’avais anticipé l’avènement d’interfaces plus ou moins riches en contenus et fonctionnalités (minimalistes / maximalistes) qui s’adaptent au contexte d’utilisation en fonction des contraintes et de l’humeur des utilisateurs. Ce n’est pas l’humeur des utilisateurs qui en a décidé autrement, mais un contexte de marché très défavorable qui a contraint les annonceurs et éditeurs à limiter leurs dépenses, donc à se contenter de l’existant.

De cette recherche d’économies, il résulte des interfaces conçues pour les smartphones qui proposent une expérience très perfectible une fois consultées sur un ordinateur : The Negative Impact of Mobile-First Web Design on Desktop. Disons que c’est un juste retour du balancier pour toutes ces années où la situation était inversée…
Social : Encadrement de TikTok = 😬
Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que TikTok est de loin la plateforme sociale la plus controversée. Nous ne parlons pas ici d’une controverse politique à la Twitter qui n’intéresse et ne touche qu’une petite partie de la population, mais plutôt une controverse sociale, car TikTok est considéré comme un levier d’abrutissement et de perversion de la jeunesse. À tel point que de nombreux pays l’interdisent dont l’Inde, le plus gros marché (In What Countries Is TikTok Banned?). Certains états très conservateurs aux États-Unis ont bien envisagé de l’interdir également, mais c’est visiblement plus facile à dire qu’à faire, surtout d’un point de vue technique (Montana’s ban on TikTok is now on hold).

Malgré toutes ces restrictions, la croissance de TikTok est spectaculaire (TikTok Becomes the First Non-Game Mobile App to Generate $10 Billion in Consumer Spending) et son emprise sur la jeunesse toujours plus forte (TikTok Is the New TV). Pourtant, force est de constater que les moyens mis en œuvre pour modérer les contenus sont très limités (TikTok partage ses chiffres pour la France : 700 modérateurs pour 21 millions d’utilisateurs), du moins en rapport aux enjeux (Comment l’application TikTok échoue à protéger ses jeunes utilisateurs de la désinformation).
L’éditeur chinois tente d’amadouer les politiques avec des promesses d’investissements et de création d’emplois (TikTok pledges €12B European investment over 10 years as work on Norwegian data center begins), mais l’application est de plus en plus proscrite pour les fonctionnaires et agents municipaux (NYC bans TikTok on city-owned devices). En Europe, nous devrons nous contenter du DSA pour protéger les jeunes utilisateurs de son algorithme (TikTok’s algorithm will be optional in Europe).
Mobile : Le retour des super apps = 😖
J’avais de grands espoirs pour la transformation d’applications mobiles populaires en super apps, notamment pour Yahoo ou PayPal, mais le concept semble passé de mode car tous les regards se tournent vers les IA génératives et leurs chatbots à tout faire (The Super App Window Has Closed).

Les derniers à y croire semblent être les applications de messagerie avec WhatsApp qui continue de s’enrichir en nouvelles fonctionnalités (Mark Zuckerberg Taps the Strengths of WhatsApp) ou Telegram qui ambitionne de séduire les utilisateurs alternatifs (Telegram starts to look like a super app, echoing WeChat), tandis qu’Elon Musk poursuit petit à petit son projet de transformation de Twitter en « everyday app » (X is now licensed for payment processing in a dozen US states).
Contenus : La consécration des newsletters = 😁
Alors que la frénésie des podcasts retombe, les newsletters semblent toujours remporter un vif succès, ou du moins sont jusqu’à preuve du contraire le moyen le plus simple de monétiser une audience captive. C’est en tout cas le territoire qu’occupait Substack jusqu’à peut, car avec le lancement des newsletters payante sur WordPress, ils vont avoir fort à faire : Substack Faces Fresh Competition in the Newsletter Wars.

Pas de quoi les impressionner, car ils ont bien compris que la bataille se jouait maintenant dans la découverte et la fidélisation (Substack redesigns its mobile app to boost discovery and engagement), quitte à venir chasser sur le terrain des plateformes de publication (Substack’s new short-form ‘Notes’ feed looks a lot like Twitter). Espérons simplement qu’ils ne tombent pas dans le piège de la radicalisation des contenus (Substack Has a Nazi Problem).
Réalité augmentée : Le choc des titans = 😁
Terminons avec la prédiction la plus pétée de ma série : l’affrontement écrit d’avance entre Meta et Apple sur le terrain de la réalité augmentée, ou plutôt de l’informatique spatiale comme ils disent à Cupertino. Il ne fait aucun doute que le futur masque de réalité mixte d’Apple fait rêver, mais semble complètement décaler par rapport à des utilisateurs au pouvoir d’achat qui se contracte (À quel besoin répond l’informatique spatiale ?).

Toujours est-il que les investissements de Meta sont bien trop élevés pour qu’ils se laissent coiffer au poteau par Apple, d’autant plus qu’ils ont de sacrés argument sen leur faveur (Réalité mixte : Meta contre-attaque).
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Ceci conclut le bilan de mes prédictions 2023. Je vais maintenant pouvoir m’atteler à la rédaction de mes prédictions pour 2024 (Spoiler Alert : ça va essentiellement parler d’IA générative).