La sortie de Native Client, une technologie encore expérimentale du Google Labs, est passée complètement inaperçue à quelques rares billets près. Le problème n’est pas que les blogueurs soient peu inspirés par cette nouvelle, mais plutôt que ce produit a tellement été mal présenté au public que personne ne sait trop à quoi ça va servir. Pour information il m’a fallu près de deux semaines de cogitation avant d’attaquer la rédaction de ce billet.
Pas réellement un concurrent de Flash ou de AIR
Force est de constater que ce nouveau produit est plutôt obscur, que les explications sont rares et que même les équipes à l’origine de ce projet sont incapables de fournir une explication claire (cf. Native Client: An OS in Your Browser). Pour faire simple, Native Client est une extension que vous installez sur votre ordinateur pour pouvoir exécuter au travers de votre navigateur des applications en ligne écrites en code natif (C ou C++). Si vous avez le courage vous pouvez toujours lire l’annonce officielle mais vous n’y apprendrez pas grand chose de plus : Native Client, A Technology for Running Native Code on the Web.
Ne vous y trompez pas, même s’il est beaucoup question de RIA, NaCl n’est ni un plugin à la Flash ou Silverlight, ni un runtime à la AIR. Ce n’est pas non plus une technologie qui exploite une machine virtuelle à la JavaFX et pour finir c’est encore moins un mini-système d’exploitation. En fait c’est un peu tout ça à la fois (bien que pas tout à fait). Lire à ce sujet : Why Google Native Client is not a Flash competitor.
En tout cas le moins que l’on puisse dire c’est que Native Client laisse un certain nombre d’observateurs avertis très sceptiques : Google Native Client: A Game Changer or an Also-Ran? et Google Native Client: web deluxe, or ActiveX redux?.
Avec Native Client ne gaspillez plus la ressource de votre processeur
Pour bien comprendre tout l’intérêt de Native Client (NaCl pour les intimes), il faut se pencher sur l’architecture des ordinateurs et surtout sur le fonctionnement des plug-in. Pour faire simple un ordinateur est composé de couches matérielles (la carte mère, le processeur, la carte graphique…) et de couches logiciels (le système d’exploitation, les applications…). Quand vous consultez une interface riche en Flash, celle-ci repose sur du code qui est interprété par le plug-in, par le navigateur, par le système d’exploitation et finalement par le processeur. Ce dernier traite l’instruction et remonte un résultat dans l’autre sens. Toutes ces couches sont autant d’intermédiaires qui traduisent, interprêtent et ne font que vous gaspiller de la ressource (mémoire et puissance de calcul). Voilà pourquoi les animations 3D exécutées dans Flash vous paraissent minables comparé à ce que votre carte graphique est capable de faire.
Avec Native Client, la promesse est de ne plus gaspiller cette ressource en évitant les intermédiaires (les différentes couches logicielles) et de faire en sorte que les applications en ligne exécutées dans votre navigateur ne soient que 1% moins lentes que celles qui sont installées sur le système d’exploitation. Lire à ce sujet l’excellent mais très technique article de Samy : Avec Native Client, Google invente l’OS dans le navigateur.
Si la promesse est belle (des performances sans commune mesure) et l’exploit technologie réel, il y a une contre-partie : les applications en ligne doivent être développées en C ou C++. Et c’est là où ça coince : le C et le C++ sont des langages de programmation contraignants qui ne sont pas réellement adaptés aux interfaces riches. Il existe maintenant de nouveaux langages beaucoup plus sophistiqués qui se sont imposés sur ce créneau avec des environnement de développement dédiés beaucoup plus productifs (à l’image d’Eclipse ou de Flex Builder). Donc concrètement pour bénéficier des performances de NaCl il faut revenir 20 ans en arrière et se réapproprier des langages qui font dramatiquement chuter la productivité. En clair il va vous falloir beaucoup plus de temps pour développer la même application. Tout ça pour quoi ? Pour de meilleures performances, mais est-ce que la performance est réellement un problème ?
PS : Ceci est une tentative naïve de l’auteur d’expliquer de façon simple le fonctionnement des ordinateurs pour pouvoir mieux comprendre la prise de position sur NaCl. Les premières versions de cette explication étaient approximatives et ont engendrés des commentaires très aggréssifs qui ont polués la discussion avec un débat de forme (« le C n’est pas mort et il est plus performant que Java ») au détriment d’une discussion de fond (NaCl est une belle avancée technologique mais qui ne trouvera pas forcément son public dans la mesure où les usages de l’outil informatique sont amenés à beaucoup changés dans les prochaine années, notamment avec les approches centrées sur la collaboration de l’Entreprise 2.0).
Le faux débat de la performance
Oui, la performance est importante, car il en faut pour faire tourner dans votre navigateur des applications équivalentes à ce que vous avez sur votre disque dur. Mais d’un autre côté est-ce que c’est un but légitime ? Traduction : Quel est l’intérêt de faire tourner Word 2007 dans votre navigateur quand un wiki peut vous apporter un bien meilleur service ? Quel est l’intérêt de faire tourner un mastodonte comme Photoshop dans votre navigateur alors que dans 90% des cas vous pouvez vous suffir de Photoshop Express ou de Picnick ?
Nous entrons ici dans la partie délicate de la discussion autour de NaCl, la partie où l’on va se rendre compte que cette technologie est surtout révolutionnaire pour les éditeurs de logiciels, pas pour les concepteurs d’interfaces riches. L’industrie du logiciel est en effet en train de se scinder en deux clans : d’un côté les applications lourdes (Photoshop, 3DSMax…) qui sont avant tout destinées à un petit nombre de professionnels spécialisés dans un domaine et nécessitant beaucoup de ressources (mémoire, puissance de calcul, capacité de stockage…), de l’autre des applications plus légères (SalesForce, Basecamp…) qui sont avant tout orientées collaboration et qui consomment très peu de ressources. Le modèle SaaS est donc parfaitement adapté à la seconde catégorie avec des technologies parfaitement maîtrisées (HTML + Javascript, Flash…) qui ne posent pas de problème de performance.
Vous pourriez me dire que le débat sur la performance est revenu sur le devant de la scène avec la mode des ordinateurs low cost (les EeePC et autres netbooks) qui ne disposent pas du tout de la même puissance de calcul. Pour ce segment bien particulier il serait intéressant de voir s’il est rentable d’adapter des applications desktop existantes pour les reformater aux contraintes de ces ordinateurs (petit écran…). Mais encore une fois la solution se trouve plutôt dans une nouvelle approche de l’outil informatique (avec les intranets wikifiés et les mashups d’entreprise) plutôt que dans l’exploit technique de faire tourner Office 2007 et Vista sur un EeePC.
Ceci est d’autant plus vrai que les dernières versions de navigateurs comme Firefox, Opera ou Chrome ont fait un bond spectaculaire et ont réussi à décupler les performances d’exécution de code Javascript. Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, les plug-in progressent aussi à pas de géant puisque Flash 11 et Silverlight 3 devront également marquer une nette rupture de performance avec une prise en charge beaucoup plus poussée de l’accélération matériel, donc un recours plus intensif aux composants hardware (notamment la carte graphique) et moins de gaspillage de mémoire. Ca ne vous rappelle rien ? Bref, toutes ces améliorations à venir nous font relativiser le gain de performance annoncé par NaCl. Mais bon… l’idée n’est pas neuve car Microsoft avait tenté d’introduire une technologie équivalente avec les fameux ActvieX (cf. Google Native Client : Un ActiveX-Like ?) et n’oublions pas non plus que le javascript a ses limites (cf. L’invasion des machines virtuelles).
Donc au final NaCl doit être avant tout considéré comme un environnement d’exécution et de déploiement révolutionnaire car il permet aux éditeurs de ne développer qu’une seule version de leurs applications et de les distribuer via le web (en évitant les circuits de distribution classique avec boîtes et DVD). Vous noterez au passage que cette solution n’a été rendu viable que depuis l’adoption d’une architecture commune (x86) par les constructeurs et éditeurs de système d’exploitation (Microsoft / Windows, Apple / Mac OSX, Linux). Pour en savoir plus sur le potentiel de NaCl dans ce domaine je vous recommande cet article de Louis Naugès : Web 2.0, Lla marginalisation, définitive, de Windows sur les PC.
C’est quoi déjà une interface riche ?
Mais revenons à nos moutons : les interfaces riches. Dans la vision de Google, les interfaces riches sont avant tout destinées à être exploitées dans le cadre d’applications en ligne. Mais cette vision est très réductrice car que fait-on des innombrables interfaces riches qui reposent sur de la vidéo, des animations, du son, des transitions et autres effets spéciaux ?
Même si Native Client intègre un moteur de rendu vectoriel, Flash (et dans une certaine mesure Silverlight) reste la technologie la plus appropriée et de très loin pour faire ce type d’interface. Est-ce que vous vous imaginez faire un carrousel, un configurateur ou un assistant au choix en C ou C++ ? Non bien évidement car ce n’est pas pour cela que ces langages ont été conçus. L’avantage de Flash est d’autant plus net qu’il est couplé avec un environnement de production parfaitement adapté à ce type d’interface ainsi qu’une infinité de bibliothèques prêtes à l’emploi pour gagner du temps. Vous noterez que l’approche de Google centrée sur les applications en ligne se vérifie également avec d’autres produits comme GWT, un framework Ajax qui est exclusivement tourné vers une logique applicative.
Bref, ce n’est pas demain que nous allons voir des studios de production comme 2advanced, Blitz, Megalos ou Soleil Noir abandonner Flash pour faire du C. Ces studios sont capables de faire des prouesses que le C n’autorise pas.
Conclusion
Si nous résumons :
- NaCl n’est pas un plug-in, c’est un projet encore expérimental qui n’est même pas en phase alpha ;
- NaCl n’est pas un mini-système d’exploitation, c’est un complément qui permet de court-circuiter des intermédiaires pour profiter des pleines performances du matériel ;
- NaCl n’est pas concurrent de Flash ou Silverlight qui sont bien plus performants pour faire de belles interfaces riches ;
- NaCl dépend de langages de programmation (C et C++) qui sont plus plus performant mais plus contraignant ;
- NaCl propose une approche tout à fait intéressante de la distribution de logiciels, mais les gros éditeurs disposent de leviers très puissants (accords cadres, partenariats, lobbying…) pour défendre leur modèle de distribution (et je ne parle pas que de Microsoft).
Voilà pourquoi NaCl va très certainement chambouler la longue traîne de l’industrie logiciel bien que cette technologie ne soit en l’état pas viable pour survivre sur le marché des RIA. Marché déjà bien encombré avec Flash, Silverlight, JavaFX ou des acteurs de niche comme Curl ou Unity3D (respectivement pour des applications en ligne d’entreprise et pour des jeux en 3D comme Cmune).
Reste donc deux possibilités : Soit Google fait fortement évoluer son produit pour le rendre réellement attractif (en expliquant clairement ce à quoi il sert et ce qu’il n’est pas), soit NaCl restera une expérimentation intéressante mais qui sera confinée à un usage interne chez Google.
A mon sens, NaCl me semble pertinent pour l´industrie du logiciel … Nous ne verrons pas adobe photoshop en flash d´ici un bon moment car le besoin de calcul se trouve être, pour le moment, encore trop important … Alors pourquoi ne pas diffuser du client lourd en NaCl … Cela apporte effectivement plusieurs points positifs :
– Le produit est identique pour tous les utilisateurs et ne comporte pas de restrictions selon l´OS …
– Le produit se trouve du coup beaucoup moins piratable si la technologie est maitrisé et sécurisé puisque l´éditeur contrôlera plus facilement qui a accès, comment il a accès et surtout par quel moyen il sera facturé (par mois, par accés, par type d´activité).
– La convergence logicielle au détriment de la convergence OS, un plus pour l´utilisateur lambda. Dans la même lignée que Java.
– L´utilisateur lambda n´aura pas en face de lui, un soft en JavaFX, puis un soft en flash puis un soft en silverlight. En clair, pas une guerre de plug-ins.
Concernant C/C++, je ne suis pas d´accord sur les commentaires expliquant que ces langages ne sont pas adaptés au développement d´applications riches comme j´ai pu le lire souvent. On oublie souvent que les grosses applications clients ainsi que des OS comme Windows Vista sont développés en C/C++ parce qu´ils apportent une gestion plus fine en terme de performances et cependant il n´apporte pas moins d´options ou d´éléments graphiques. La différence réside dans le cycle de développement uniquement car il demande un cycle plus long, point barre … Le coup du Web 2.0 est un faux argument. Moi, ce que je vois, c´est qu´un développeur C/C++ a souvent plus de facilité en ce qui concerne de l´optimisation de code qu´un développeur Java, parce que ce dernier se dit, le garbage collector est la pour ca … Oui mais voila ….
Pour en revenir aux logiciels, il suffit de voir l´industrie du multimédia pour s´en rendre compte … Les développeurs de jeux n utilisent pas Java car Java est beaucoup trop éloigné du processeur alors que des applications DirectX ou OpenGL ont besoin d´utiliser un maximum de puissance. Java n´arrivera jamais à séduire cette industrie tant que les progrès d´affichage en 3D seront si importants. Aujourd´hui, les poids lourds du hardware se battent pour accroitre les puissances de calcul. Je ne crois pas que cette industrie soit prête à revenir en arrière en utilisant des technologies utilisant inutilement de la puissance de calcul juste dans le but d´avoir un code compatible (la faute au monopole de Windows) et une communauté importante… ce qui motive cette industrie c´est les avancées technologiques d´ou l´intérêt de NaCl … Il faut bien sur que le 1% de perte soit effectif et que les résultats soient au rendez vous.
Pour en revenir plus concrètement au sujet, il s´avère comme l´a dit certains d´entre vous, que Google cherche à imposer sa vision du monde informatique ou tout passe par le Browser … Il aura fort à faire car aujourd´hui le développement de RIA a un fort potentiel à travers Adobe et son flash et l´utilisation de Javascript de plus en plus poussé. C´est d´ailleurs assez amusant car je me rappelle il y a quelques années, les annonces disant que Javascript serait bientôt mort. On le voit revivre aujourd´hui avec les API Ajax …
Je note aussi que, la ou vous avez tout à fait raison JC c´est qu´il semble difficile d´imposer un plug-in si gros, la ou des petits plug-ins font déjà de belles prouesses et sont utilisés sur des millions de sites … Il faudra plusieurs années pour imposer NaCl mais je pense qu´il ne touchera pas la mëme catégorie que les RIA d´aujourd´hui.
Toutefois, je parie gros sur cette technologie.
Jouer en ligne ou seul sur son browser par exemple… sans à avoir à downloader ou acheter un jeu dans sa boite DVD… du beau progrès et cela juste en se connectant sur un site web…
J’arrive après la bataille mais désolé je viens de tomber dessus :)
Je devine que ce que va permettre NaCL va être absolument énorme pour l’avenir des applications web/could.
On sait tous pour l’instant que les applications web ont pour l’instant des limites. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire. Point à la ligne.
Un exemple concret :
Un logiciel de montage vidéo collaboratif en ligne, avec ses propres codecs et filtres.
Pour l’instant, c’est parfaitement irréalisable !
Plein de projets comme ça, orientés créations deviendraient réalisables (+ les jeux, etc etc)
Le meilleur, c’est qu’on pourrai alors associer la productivité qu’on a en développant pour le web, à la puissance de traitement auquel on parvient en utilisant des languages autorisant de hautes performances.
Le réseau + la pleine puissance de calcul de chaque client.
Le beurre et l’argent du beurre !
En fait, Fred, c’est le vrai Graal qu’ils visent.
Ca veut aussi réellement dire que pour finir l’adage « Write once, run anywhere » deviendra réalité.
Pourquoi ? Parce que tous le autres langages sont implémentés en C.
Donc aucun besoin d’apprendre un nouveau langage exclusif.
Autant on pourra faire tourner des applications telles celles de bureau pour l’instant mais avec + de facilités réseau, autant on pourra utiliser n’importe quel language de script existant, ou autre existant. n’importe quel librairie existante…
Voilà ça semble fantastique, mais ça va être dur de l’imposer sur.. par hasard… l’IPhone :D
J’espère toutefois que ça marchera, il me semble que c’est la techno (ou au moins l’idée) qui permettra la prochaine évolution technologique informatique majeure.
Je rebondis sur les propos de curio:
« J’espère toutefois que ça marchera, il me semble que c’est la techno (ou au moins l’idée) qui permettra la prochaine évolution technologique informatique majeure. »
En rien. Comme l’avait suggéré oncletom (http://fredcavazza.wordpress.com/2008/12/22/native-client-la-technologie-ria-de-google-qui-risque-de-faire-long-feu/#comment-22450), ce n’est bêtement « que » de l’ActiveX 2.0.
Autant Google, à travers la compétence prouvée jusqu’à maintenant de ses collaborateurs mais aussi toutes ses primes distribuées aux traqueurs de faille, a prouvé la fiabilité de ses produits, autant là on ouvre grand les portes aux développements tiers divers et variés. Et donc aux intrusions en tout genre.
Certes c’est une avancée géante et intéressante quand elle avait été suggérée par Microsoft il y a près de 15 ans (ça date de 1996 cette idée), autant à l’heure actuelle, je trouve ça plus dangereux qu’autre chose.
De plus on rajoute une couche à un ensemble déjà sacrément bordélique, ce qui n’aura pas pour effet de faciliter la tâche des nouveaux venus. Quand on voit, en France en tout cas, certains formateurs agréés par l’Etat qui ne savent pas faire la différence entre le client-side et le server-side et qui vous affirment que PHP fait faire des choses bizarres à votre navigateur ou que JS inter-opère mal avec Java… J’ai peur pour la sécurité des données et des utilisateurs. Bien entendu, ce ne sont que des exemples qui n’engagent que moi.
Il serait pour moi plus intéressant de refondre les couches existantes pour les améliorer très sérieusement. On court à l’effondrement là.