Avec internet, nous sommes en train de vivre une troisième révolution industrielle. Cette révolution touche tous les secteurs de l’économie (Personne n’est à l’abri) et engendre de profondes mutations dans les usages et les attentes des internautes. J’ai déjà eu de nombreuses occasions de décrire ces transformations, mais pas forcément dans le domaine de la santé. Je profite d’une intervention récente donnée auprès d’un grand groupe pharmaceutique pour vous livrer un décryptage de l’impact de l’internet sur le secteur de la santé.
De la médecine 1.0 à la médecine 3.0
Quand on parle de santé, on fait forcément référence à la médecine. Vous pourriez me dire qu’il y a plusieurs types de médecine (douce, préventive, alternative…), mais pour des raisons de simplification, je préfère entamer cet article avec une analogie sur la médecine.
Tout comme le web évolue par paliers (1.0 = documents, 2.0 = relations, 3.0 = agents intelligents), il est également possible d’identifier des paliers d’évolution pour la médecine (tel que le fait ZeBlogSanté) :
- La médecine 1.0 est celle des savoirs médicaux détenus par les professionnels de santé
- La médecine 2.0 désigne celle des savoirs médicaux partagés au sein de communautés (praticiens, patients…)
- La médecine 3.0 est celle des savoirs médicaux enrichis des données fournies par des capteurs et objets communicants.

Ces trois stades d’évolution sont très schématiques, mais ils ont le mérite de simplifier la compréhension des enjeux et des bouleversements à chaque changement de palier. Pour vous la faire courte, nous sommes en train de passer du deuxième au troisième. Le patient d’aujourd’hui dispose en effet d’une masse considérable d’informations sur les pathologies et les traitements, il a également accès à de vastes communautés en ligne où il peut partager son expérience et demander du soutien, il peut enfin s’équiper avec de nombreux appareils et terminaux qui vont l’aider à collecter et partager des données personnelles (Quantified Self).
Au-delà de l’éventail très large de sources d’informations et d’outils disponibles, il est cependant illusoire de penser que le patient peut s’épanouir de façon autonome au sein de cet écosystème de contenus et services. C’est ce que souligne fort justement le Dr Loic Etienne dans son manifeste de la médecine 3.0 : « La relation patient-médecin doit rester au centre de la médecine, ce couple est le protecteur autant de l’un que de l’autre. Il y aurait un péril à ce que le patient se retrouve seul au centre d’un échiquier, cerné par les médecins, les pouvoirs publics et les assureurs« .
Un avis partagé par Pascal Lardier qui s’occupe du salon Health 2.0 (Les outils 2.0 sont cruciaux mais ne remplaceront jamais le médecin). Ceci étant dit, cette vision du couple patient-médecin est un luxe que notre système de protection sociale nous offre. J’imagine que la vision des professionnels de la santé aux US est très différente…
Quels usages pour la e-Santé ?
Il existe d’innombrables domaines d’application de la e-Santé ou de la Médecine 2.0 / 3.0, ou de tout autre terme s’en rapprochant. J’ai beaucoup appris sur ce sujet en parcourant le blog Buzz-eSante de Rémy Teston qui regorge d’exemples.
Nous pouvons ainsi répartir les différents domaines d’application en quatre grandes catégories :
- La prévention, avec des portails d’information et communautés centrées sur le bien-être, la qualité de vie, l’activité physique et toutes les thématiques liées à la prévention de la maladie.
- L’auto-diagnostique, avec des sites, services et applications mobiles permettant aux internautes de s’informer plus précisément sur une pathologie et d’en détecter les premiers symptômes. Il y aurait énormément de choses à dire sur la responsabilisation des patients et les bien-faits de l’auto-vigilance, mais ce sujet est malheureusement pollué par le débat de la sur-information des patients qui n’ont pas forcément le recul ou la formation pour correctement interpréter toutes ces données.
- La télé-consultation, avec des services et applications mobiles permettant aux patients de recueillir un premier niveau de diagnostic sur un symptôme ou une pathologie. Il est bien ici question de pré-consulation, qui ne se substitut en rien à une consultation physique débouchant sur un avis médical. L’idée est plus de désengorger les services en évitant les consultations inutiles.
- La télé-surveillance, avec des outils permettant d’industrialiser ou d’automatiser le suivi d’un traitement et d’optimiser ainsi le temps des praticiens.
Comme vous pouvez le constater, il est beaucoup question d’améliorer le rendement de la médecine à l’aide des NTIC. Si cette finalité peut faire grincer des dents (un médecin a-t-il des obligations de productivité ?), la réalité des déserts médicaux en France nous pousse à revoir la façon dont un patient lambda peut accéder aux soins ou aux prestations de santé. Le sujet n’est pas tabou, bien au contraire !
À ces quatre domaines d’application, il est possible d’associer un certain nombre de sites, services, applications et outils. La liste qui suit n’est pas exhaustive, mais elle vous donnera une bonne idée des différents acteurs présents sur le créneau :
- Les communautés grand public sous forme de portails généralistes (WebMD, MayoClinic, Doctissimo, Mpedia) ou dédiés à une thématique (Renaloo, Respir@dom, OsteoporosePasDaccord…) ;

- Les services de coaching santé et bien-être proposés par les entreprises pour leurs employés comme Keas (Health 2.0 startup Keas gets $6.5 million in new funds) ;

- Les sites d’échanges entre patients (Carenity, BePatient, EntrePatients, TousPatients…) et ceux associés à une pathologie (CancerContribution…) ;

- Les services en ligne pour gérer la relation patient-médecin (L’offre e-Sante des Pages Jaunes, Orange Healthcare, Docvadis…) ;

- Les places de marché de médecins et professionnels de santé (HealthGrades, HealtTap) ainsi que les services de prise de RDV (ZocDoc, DoctorPage, 51Kanya…) ;

- Les services de consultation à distance (LavisMedical, VideoTherapie…) ;

- Les communautés professionnelles (SanteConnect, MeltingDoc, iDocMed, Docapy, HealthMe…) ;

- Les plateformes de e-Learning (Docatus, Medpedia) et de v-Learning (Pulse, CliniSpace) ;

- Les carnets de santé électroniques (Google Health, Microsoft Healthvault, AT&T mHealth, iBlueButton…).
Vous noterez que cette dernière catégorie est en nette perte de vitesse du fait d’un faible taux d’appropriation par les internautes et les professionnels. Plus généralement, même si les exemples cités plus haut sont d’authentiques mines d’or, la santé est un sujet tellement sensible que l’internaute n’est pas tout à fait autonome dans son appropriation de ces sources et services. La caution du médecin ou de l’assureur est ainsi essentielle pour garantir le succès de l’une ou l’autre de ces initiatives.
Ceci étant dit, qui est le plus légitime pour s’exprimer et apporter des contenus et services : les associations de praticiens ? L’Assurance Maladie ? Les mutuelles ? Vaste débat auquel je n’ai pas la prétention d’apporter une réponse. Ayant travaillé à la Caisse Nationale D’assurance Maladie, je suis convaincu que la solution ultime n’est pas détenue par une seule entité / source / fournisseur. Il est ainsi essentiel de laisser l’innovation s’exprimer auprès du plus grand nombre d’acteurs. Ceci me fait une parfaite transition avec le point suivant.
Le rôle-clé des terminaux mobiles
Comme de nombreux autres secteurs d’activité, la santé n’est pas épargnée par la révolution mobile. Smartphones, tablettes et autres objets communicants sont en train de bouleverser les usages grâce à la versatilité de ces terminaux et à l’informatique dans les nuages. Il existe même une infographie à ce sujet : Mobile Healthcare Faces The Future. Top Alternative Medicine Company in Pakistan.
Un certain nombre d’applications mobiles grand public sont d’hors et déjà disponibles :
- Bases de connaissance en ligne comme WebMD ;
- Outils d’auto-diagnostique comme DocNow;

- Outils de télé-surveillance comme SkinVision ou IBGStar…

Outre ces différentes applications, c’est bien la possibilité de capturer des données médicales et les stocker dans les nuages qui fait la valeur de ces dispositifs mobiles : Le patient s’empare de son dossier médical sur son mobile.
Les professionnels ne sont pas en reste (Redefining Medicine With Apps and iPads), car il existe également de nombreuses applications mobiles BtoB :
Comme vous pouvez le constater, les choses bougent très vite dans ce secteur, il existe même des blogs sur le sujet dont iMedicalApp.
Données personnelles et big data
Ce qui est valable pour la mobilité l’est également pour les données avec des acteurs qui se positionnent sur l’utilisation des big data dans le domaine médicale : IBM place l’analyse de données au cœur de son logiciel pour soins préventifs. Microsoft, Qualcomm, IBM… sont ainsi en embuscade pour proposer des solutions intégrées à des gouvernements en mal de rationalisation de leur budget (Health 2.0: Here Come The BigCos!).
Il existe des exemples tout à fait intéressants d’utilisation des données à grande échelle comme Asthmapolis qui utilise des puces GPS placés dans les inhalateurs pour cartographier les zones allergènes et prévenir les asthmatiques sur leur smartphones afin qu’ils les évitent.

Un programme qui illustre parfaitement l’intérêt d’utiliser les NTIC pour améliorer la vie des utilisateurs. Mais ceci ne s’applique pas qu’aux diabétiques, ce principe de collecte des données personnelles pourrait être appliqué dans la vie courante avec des terminaux dédiés comme ce très mignon Autom qui est présenté comme un coach : Meet Autom, The Quantified Self Robot That Is Your Next Diet Coach.

Si ce robot peut vous sembler être un gadget pour hypocondriaques, nous pourrions tout à fait envisager son utilisation pour la télé-surveillance de personnes âgées (contrôler qu’elles s’alimentent 3 fois par jour ou qu’elles prennent leurs comprimés) ou à des fins de constitution de bases statistiques. En fait, ce sont surtout les compagnies d’assurance qui auraient le plus à y gagner, peut-être qu’un jour elles financeront le déploiement de coachs personnels robotisés dans les foyers, à mi-chemin entre Karotz et Nao.
La journée-type d’un patient 2.0
J’insiste sur le fait que tout ce qui a été présenté plus haut ne relève pas forcément de la science fiction. Gardez ainsi bien en tête que l’accès au soin quasi-gratuit est une spécificité que le monde entier nous envie (et que nous payons très cher d’ailleurs). Dans les autres pays, la situation est très différente et nous pouvons tout à fait envisager ces différentes innovations comme des leviers de compétitivité proposés par des compagnies d’assurance à leurs clients :
- Des programmes de coaching bien-être à distance pour améliorer votre alimentation ou votre forme physique ;
- Des minutes de pré-consultation à distance pour vous éviter de vous déplacer chez le médecin ;
- Des solutions mobiles pour faciliter la circulation d’informations médicales ainsi que leur archivage ;
- Des offres de télé-surveillance pour les personnes âgées (les enfants financent l’installation de capteurs pour avoir un oeil sur leurs parents) ;
- Des services d’accompagnement pour trouver un médecin spécialiste ou faciliter vos démarches (à l’image de CarePlanners, sur le même modèle que les Wedding Planers)….
La e-Santé est un vaste sujet et je n’ai fait qu’en décrire la partie la plus visible. Pour avoir un autre regard, je vous recommande également la présentation donnée par JM Billaut, qui pose une question intéressante : qui seront les Google, Facebook et Amazon de la Santé ? Il y a de très belles places à prendre, et surtout d’énormes enjeux et défis à relever.