Opera 10, Chrome 4, Firefox 4 : Vers des plateformes sociales et applicatives

Cette semaine Opera a fait sensation en lançant la dixième version de son navigateur : Opera Unite. C’est également cette semaine que Mozilla sort enfin la Release Candidate de Firefox 3.5. Ces deux annonces survenant juste après le lancement de Chrome V3. Ouf, un beau tire groupé pour ces navigateurs alternatifs qui n’en sont pourtant qu’au tout début d’une nouvelle ère où l’enjeu ne sera pas de sortir le navigateur le plus rapide, mais le mieux adapté aux attentes des internautes.

Petite précision : par navigateurs alternatifs, j’entends les navigateurs qui ne sont pas nativement installés avec le système d’exploitation (IE pour Windows et Safari pou Mac).

Opera + Apache + BitTorrent = Opera 10

Commençons par Opera 10 qui vient tout juste de sortir : Taking the Web into our own hands, one computer at a time. Outre de meilleures performances, le navigateur qui vient du froid propose une nouveauté de taille : l’intégration d’un serveur web (Opera « Reinvents the Web » with Unite, Makes Every Computer a Server).

OperaUnite

L’avantage de cette solution est de pouvoir héberger et échanger librement du contenu (photos, contenus…) sans passer par des services comme FlickR, Facebook. L’argument utilisé par Opera est de libérer les internautes de l’emprise de ces services (surnommés des « land lords« ) et de leurs CGU douteuses. Le navigateur permet ainsi d’intégrer un certain nombre de fonctions sociales (publication de son site web, partage de photos, hébergement de tchat…).

La stratégie d’Opera va donc être d’augmenter le nombre de services disponibles (avec des extensions pour Facebook, MySpace, Twitter…) et surtout de lorgner du côté des échanges P2P (rappelons qu’Opera intégrait déjà un client BitTorrent dès 2006). Du P2P directement intégré dans un browser ? Mais si c’est possible, et ça deviendra peut-être même légal puisque je vous rappelle que deux députés du Swedish Pirate Party vont siéger au parlement européen.

Chrome + Gears + extensions + NaCl + O3D = Chrome 4

Intéressons-nous maintenant à Chrome, le navigateur de Google qui vient tout juste de sortir sa version 3. Plusieurs nouveautés sont au rendez-vous : de meilleures performances, la possibilité de rajouter des extensions et des versions pour Mac et Linux.

Chrome_Mac

Un lancement très discret qui reflète la très faible part de marché du dernier venu des navigateurs. Jusque là rien de très novateur, si ce n’est cette récente annonce où il est mentionné l’intégration prochaine de Native Client dans Chrome, de même que O3D : Google Native Client grows out of research phase. Oui vous avez bien lu : Google est tranquillement en train d’intégrer de façon native ses propres technologies de RIA et de 3D. La stratégie de Google va (théoriquement) être de transformer son navigateur en un véritable environnement d’exécution d’applications hybrides (pouvant tourner en mode connecté ou non à l’aide de Gears) développées en Ajax, en Java (via GWT) ou en C++ (via NaCl).

Plusieurs scénarios sont donc à envisager pour Google : Imposer Chrome au travers de ces services phares (Gmail…) et pourquoi pas devenir la référence pour les jeux en ligne. Chrome, une plateforme de jeux en ligne ? Oui tout à fait, car rappelez-vous qu’ils disposent toujours des équipes de Lively qui était destiné à héberger des jeux (cf. Lively deviendra-t-il une plateforme de jeux ?), qu’ils ont avec O3D un moteur 3D bien plus robuste et qu’ils disposent également de la régie publicitaire (Google In-Game Advertising). Un premier pas vers le Rich Internet Games ?

Firefox + Prism + Weave + Ubiquity = Firefox 4

Alors que Mozilla s’apprête à déployer Firefox 3.5, les équipes sont déjà en train de préparer l’avenir : The Future of Firefox: Interview With Mozilla’s Chief Innovation Officer. L’ambition des équipes est énorme : faire de Firefox le navigateur le plus simple mais également le plus puissant grâce à son formidable écosystème de plus de 8.000 extensions. Un écosystème qui devrait être stimulé par le récent lancement des Add-on Collections. L’idée est de proposer un navigateur très épuré (sans onglet ni menu, cf. The Future of Firefox: No Tabs) mais qui peut être complété grâce à des tonnes d’extensions.

Firefox4

Autres chantiers sur lesquels les équipes travaillent : l’intégration de Prism (pour faire fonctionner les applications en mode déconnecté), de Weave (qui permet de gérer l’authentification : Identity in the Browser + This New Firefox Feature Could Solve the Login and OpenID Problems) et d’Ubiquity (qui transforme la barre d’adresse en un moteur d’analyse syntaxique).

Mozilla semble donc travailler sur deux axes de développement : Une prise en charge plus sophistiquée de l’authentification (avec une synchronisation silencieuse à la sauce data-on-the-cloud) et des extensions toujours plus simples à développer mais plus puissantes grâce notamment à Jetpack (You have the power to put the Jetpacks on Firefox, Extensions 2.0?) qui devrait aller beaucoup plus loin que GreaseMonkey (cf. How to: Start Using Greasemonkey in Under 5 Minutes) dans l’enrichissement et la personnalisation des sites et services en ligne.

Le navigateur comme une plateforme sociale

Au vu de ce que propose les dernières versions de ces navigateurs, il semblerait que nous nous dirigions vers une tendance à la réappropriation des fonctions sociales pour transformer les browsers en plateformes sociales. L’idée est donc de faire évoluer la gestion des mots de passe vers de la gestion de l’identité numérique. Le navigateur serait alors le gestionnaire centralisé de vos profils, de vos statuts et de vos contacts en agrégeant vos données éparpillées sur différents services et en vous donnant accès à différentes briques sociales (tchat, status update…).

Dans ce scénario, le navigateur rentre donc en concurrence avec des applications sociales comme Seesmic Desktop, Tweetdeck ou encore AlertThingy. Mais cela peut aller encore plus loin : nous pouvons ainsi envisager l’intégration de services de start page comme iGoogle (dans Chrome) ou Netvibes (racheté par Mozilla ?).

Le navigateur comme plateforme applicative

Avec l’avènement des Software-as-a-Service et des Data-on-the-Cloud, le navigateur devient le point de convergence des applications. À la fois les applications légères comme la gestion de projet mais aussi des applications bien plus lourdes comme le CRM avec Salesforce. Reste deux défis à relever par les navigateurs : de meilleures performances (plus rapide et plus stable) et plus de confort d’utilisation (mode déconnecté et exécution dans une fenêtre indépendante).

Nous nous dirigeons donc vers un marché où le système d’exploitation sera complètement banalisé puisque la majeure partie des applications tournera dans le navigateur sous forme de services. Les efforts vont donc être concentrés sur les navigateurs et leur capacité à exécuter de plus en plus de choses (traitement vidéo, code C++…)

Deux retardataires : IE 8 et Safari 4

Dans cette course à l’armement il semblerait que les deux acteurs historiques se soient fait larguer :

  • Microsoft avec Internet Explorer qui ne parvient décidément pas à rattraper son retard (prise en charge des CSS 3, rapidité…). Jusque là Microsoft pouvait se reposer sur son monopole mais il semblerait que la situation soit en train de changer (Windows 7 to be shipped in Europe without Internet Explorer). Visiblement les équipes de Microsoft préfèrent se concentrer sur leur cheval de Troie (Silverlight) ainsi que sur de nouveaux services (Mesh, Bing…) ;
  • Apple avec son Safari qui vient de sortir en version 4 et qui ne propose toujours pas de système d’extensions. Même si cette dernière version tient la route au niveau des performances, le « minimum social » n’est pas rempli et on se demande quelle est la stratégie d’Apple sur ce coup là.

Trois ousiders : Facebook, Adobe et Amazon

Maintenant que nous avons fait le tour des acteurs en présence, intéressons-nous aux acteurs potentiels :

  • Facebook tout d’abord qui n’en finit plus de grossir et de proposer une palette toujours plus large d’applications sur sa plateformes. Rappelons que Facebook a des vues expansionnistes avec son Facebook Connect et son application Facebook Desktop. L’idée d’une concurrence entre Facebook et Mozilla sur le concept de social agent n’est pas neuve (cf. Firefox Could Be the Real Facebook Challenger) mais elle prend une dimension particulière quand on sait que Facebook compte toujours dans ses équipes un certain Blake Ross qui est l’un des développeurs phare de Firefox (cf. Facebook se métamorphose en web OS).
  • Adobe qui depuis le rachat de Macromedia est en position de force avec Flash… mais pas seulement ! Car vous ne vous en rendez plus compte mais votre ordinateur est très certainement truffé de produits Adobe : Flash, Shockwave, AIR, Media Player mais aussi (et surtout) Reader. De là à penser qu’Adobe pourrait se lancer dans une intégration verticale pour déployer le dernier maillon de sa Flash Platform… il n’y a qu’un pas (que je viens de franchir).
  • Amazon, le plus gros site marchand du monde (notamment grâce à sa marketplace) qui pourrait bien vouloir proposer un navigateur entièrement dédié au shopping avec un accès direct à son catalogue (intégrant son moteur A9), à ses différentes bases de contenus (IMDB, SoundUnwound…), à ses plateformes sociales (Askville, Shelfari…) et qu’il pourrait porter sur son Kindle. Il y a bien un Ebay Desktop, pourquoi pas un Amazon Desktop ?

Voilà, j’arrête là mes hypothèses car ça fait déjà une belle liste de « suspects ».

Encore une fois, nous n’en sommes qu’au tout début d’une nouvelle ère pour les navigateurs qui, j’en ai la conviction, vont fortement s’émanciper.

42 commentaires sur “Opera 10, Chrome 4, Firefox 4 : Vers des plateformes sociales et applicatives

  1. « Du P2P directement intégré dans un browser ? Mais si c’est possible, et ça deviendra peut-être même légal puisque je vous rappelle que deux députés du Swedish Pirate Party vont siéger au parlement européen. »

    Pour rappel, le P2P est déjà légal en soit, ce n’est qu’une technologie, c’est son utilisation qui peut être illégale (téléchargement de fichiers soumis au droit d’auteur).

    Bittorent n’est qu’un protocole de transfert de fichiers, au même titre que le protocole FTP (lui même supporté partiellement par tout les navigateurs actuels).

  2. @ Christophe > Oui très juste, merci pour la précision.

    @ Jérôme > Non je n’ai pas oublié Flock, mais je ne voulais pas enterrer un concept que je trouve mort-né (surtout avec le lancement des Add-on Collections).

    /Fred

  3. ok. Personnellement je n’utilise plus que Flock. Après un peu de configuration, il fait tout ce que je souhaite et je trouve son ergonomie plus pratique que les IE et Firefox.

  4. Fervent utilisateur d’Opera, je dois bien avouer que je suis perplexe sur cette dernière mouture. La barre est peut-être trop haut ?
    Je comprends parfaitement l’intérêt d’héberger soi même ses données (CGU, non divulgation de ses données, interaction avec d’autres services) mais que se passe t’il lorsque l’internaute éteint son ordi ?
    Ceci dit, décentraliser un peu l’internet et faire de chaque ordi un noeud supplémentaire sur le réseau mondial peut être une vraie révolution (cloud computing, mode connecté/déconnecté…).
    Bref, une vraie avancée dans un monde ou l’internaute ne se déconnecte jamais…

  5. pouruqoi Cheval de troie ? :  » Microsoft préfèrent se concentrer sur leur cheval de Troie (Silverlight) »

    Merci en tout cas pour ce beau tour d’horizon.

  6. Excellente analyse, comme toujours. J’espère qu’on en reparlera bientôt :).
    Flock aura effectivement du mal à tenir face à la concurrence, d’autre par étant financé par le search marketing, ils ont une place difficile à tenir pour se rentabiliser.

    C’est d’ailleurs aussi le cas de firefox, je doute que google les finance ad-vitam eternam. 75M$ ce sont des miettes quand on imagine ce qu’ils peuvent investir sur chrome. En terme de stratégie google atout intérêt à limiter leurs revenu. Le marché des navigateur est intimement lié à celui des moteurs de recherche. Avoir un navigateur sans moteur de recherche est pour le moins difficile.

    Pour revenir à flock, ils vont vite être dépassé par la nouvelle vague de navigateur, qui tentent de détenir leur propre plateforme sociale. Par ailleurs ils sont basés sur gecko et dieu sait si il est contre-productif de dévellopper avec gecko et XPCOM (je vous ressert un peu de code spaghetti ?) la sois disante plateforme miraculeuse. Le seul miracle étant le coût de production qui n’a d’égal que la vacuité de sa documentation. Au point que flock au dernières nouvelles annonçait le passage à webkit. cela fait maintenant une eternité qu’ils ne produisent plus rien, les extensions ne sont plus compatible.

    Alors flock
    1 +ils répondaient à un besoin
    2 -ce besoin sera bientôt mieux satisfait
    3 -ils auront des problèmes technologiques à surmonter
    4 -ils auront des problèmes pour se financer
    5 -ils sont complaisants à l’égard des CGU et vont à l’encontre du besoin actuel des internautes.

    Ca fait beaucoup de moins.

    Opera semble avoir compris ce qu’est un cgu mais en terme d’ergonomie il faudra repasser, c’est tout simplement ignoble, je vois mal l’internaute lambda créer une page html, la pluspart des gens ne savent même pas que les pages se trouvent sur des serveurs et ce qu’est un serveur…
    unity ressemble à un projet open source : un produit que seul le développeur comprend, malgré qu’a la base il tente de répondre à un besoin.

  7. Il manque effectivement Flock. Même si l’expérience peut paraître condamnée, je leur garde le mérite d’avoir osé faire des tentatives d’intégration verticale qui pouvaient laisser sceptique de prime abord.

  8. Le navigateur comme plateforme applicative, j’adhère, et c’est tendance. C’est, pour moi, avec les extensions que ce modèle va percer (surtout pour des raisons de sécurité). Firefox est ici en très bonne posture.

    Par contre Netvibes racheté par Mozilla, c’est de la pure fantaisie.

    PS : « Trois ou(t)siders… »

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