Les GAFA ne sont pas nos ennemis… mais méfions nous quand même !

J’ai lu la semaine dernière un article incroyablement dur sur les géants du web : We didn’t loose the control, it was stolen. L’auteur y explique de façon très explicite que Google et Facebook sont nos ennemis. Je désapprouve complètement cette prise de position radicale. Daesh, le cancer ou la pollution causée par les microparticules sont les ennemis de notre société, mais certainement pas Google ou Facebook. Cet article n’est cependant pas isolé, car il existe manifestement un courant de pensées anti-GAFA. Si les arguments généralement avancés ne sont pas très sérieux (ils sont très méchants parce qu’ils volent nos données personnelles pour les revendre aux gouvernements qui sont bien évidemment hautement malveillants), le sujet mérite néanmoins une explication.

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On se calme, ça n’est que de la pub !

Commençons par le commencement : non, les GAFA ne volent pas nos données personnelles, ils les amassent, car nous les laissons à leur disposition. Dans l’absolu, il n’y a pas vol, car nous ne sommes pas dépossédés de ces données (vous avez toujours le même nom et la même adresse email, non ?), elles sont simplement consignées dans une base. De ce point de vue là, le travail d’accumulation de données n’est pas très différent de ce qui se pratique depuis des décennies par des sociétés comme Consodata, et qui jusqu’à présent ne posait pas de problèmes. La différence par rapport à Consodata et autres, c’est que Google et Facebook sont transparents vis-à-vis de ces données : ils nous y donnent accès (Google MyAccount, Facebook Settings), expliquent ce qu’ils en font (cf. Google Privacy, Facebook Privacy Basics) et proposent même de les supprimer. Une parfaite transparence que nous n’avons jamais vu chez Apple, mais c’est un autre sujet…

Deuxièmement, les GAFA ne revendent pas ces données personelles, ils en louent l’exploitation. Comprenez par là que si, en tant qu’annonceur, vous souhaitez faire une campagne publicitaire auprès des femmes enceintes du sud de la France, ils ne vont pas vous donner accès à la liste des membres qui correspondent à ces critères, mais vous proposent de placer vos messages publicitaires là où ces cibles vont les voir. Si l’on fait le procès du ciblage publicitaire, alors la liste des accusés est bien plus longue que Google, Facebook et cie, là nous sommes en train de parler d’un procès d’intention envers les médias en général. Vous pourriez me dire qu’avec d’autres médias c’est différent, car ces sociétés US sont affiliées de fait à la CIA par l’intermédiaire du Patriot Act, et je vous répondrais : est-ce mieux si ce sont des sociétés françaises ou européennes qui monétisent les données des utilisateurs ?

Tout contenu ou service doit forcément être monétisé

Peut-être que dans la réalité abstraite des universitaires qui vivent de leurs subventions, gagner de l’argent c’est mal, mais dans mon monde à moi, il faut nécessairement que quelqu’un paye la facture (salaires, machines…). Dans le cas de Google et Facebook, ce sont les annonceurs qui payent, pas les utilisateurs. Rappelons que grâce à Google et Facebook, nous avons accès à une infinité de contenus et services gratuits, que ce soit pour nous informer, nous instruire, nous divertir… Bon OK, principalement pour nous divertir (cf. Comment Facebook s’est transformé pour devenir le média dominant du XXIe siècle), mais c’est quand même gratuit, non ?

J’étais l’année dernière à New York où Google propose par l’intermédiaire de sa filiale Sidewalk Lab du WiFi gratuit dans les rues de Manhattan. Doit-on interdire ce WiFi gratuit dans la mesure où il est financé par de la publicité ? Dans ce cas, il faut être logique et aussi supprimer les journaux et chaines de TV gratuites.

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L’homme est un danger pour l’homme (et Homo sapiens avant lui)

L’argument souvent avancé pour critiquer Facebook est que cette plateforme sociale serait responsable de la prolifération des fake news et de l’élection de Trump. Certes, il y a bien eu quantité de fake news (cf. The True Story Behind The Biggest Fake News Hit Of The Election), mais ce sont les utilisateurs de Facebook qui les ont partagés, pas Facebook (cf. Arrêtez de vous plaindre, vous avez le fil d’actus que vous méritez). Remettre en question les GAFA, c’est se tromper de cible, c’est un peu comme d’accuser de trouble à l’ordre public les fabricants de porte-voix.

Vous noterez au passage que de gros efforts ont été réalisés en un temps très court par Facebook, Google, Twitter… Nous ne pouvons pas en dire autant des grands médias français qui continuent à nous proposer des « débats démocratiques » d’une qualité affligeante : on cherche surtout à créer des engueulades pour faire le buzz le lendemain. Pathétique.

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BREAKING NEWS : des sociétés privées cherchent à gagner de l’argent, cachez-vous !

Autres critiques faites aux GAFA : leurs bénéfices et techniques d’évasion fiscale. Heu… serait-on en train de faire le procès de l’économie capitaliste ? Dans ce cas, c’est toutes les sociétés CAC40 qu’il faut accuser de chercher à faire des bénéfices !

Précisons au passage que les GAFA ne sont pas que des sociétés privées, ce sont des écosystèmes qui font vivre des millions de personnes à travers le monde. Au même titre d’ailleurs que les BAT ou les plateformes en règle générale (Comment les plateformes de contenus et services ont redéfini le web). Je vous recommande à ce sujet ce très bon article sur le rôle joué par Alibaba dans le recul de la pauvreté en Chine : Once poverty-stricken, China’s “Taobao villages” have found a lifeline making trinkets for the internet.

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Le meilleur moyen de lutter contre la fracture numérique, c’est de couper Internet

J’ai également pu lire à droite et à gauche que les GAFA favorisaient ceux qui ont accès et savent exploiter les outils numériques. Les autres seraient donc logiquement lésés par cet avantage anti-concurrentiel. Ridicule. C’est un peu comme si vous interdisiez Uber ou Heech, car cela fait de l’ombre aux taxis qui sont moins doués avec les outils numériques !

(ha mince)

Peut-être que la prochaine étape sera d’interdire la vente de voitures ou de chaussures aux particuliers…

Plus sérieusement, les outils, contenus et services proposés par les GAFA sont accessibles à tous, libres à chacun de faire l’effort de se les approprier pour développer un avantage compétitif.

JO / GAFA, même combat

Ce qui est surtout reproché aux GAFA, c’est la position dominante qu’ils occupent dans les NTIC. Sur ce point-là, je ne peux qu’être d’accord. Mais là encore, ne vous trompez pas de cible : si Google, Apple ou Facebook dominent de façon aussi écrasante, c’est que nous les avons laissé faire. C’est un peu comme aux Jeux olympiques : USA, Russie et Chine dominent systématiquement le classement des médailles du fait de leur population beaucoup plus importante, mais seraient largement distancés si l’on mettait en commun les médailles de tous les pays européens.

medaltracker

Avec une politique harmonisée, des objectifs et des budgets mutualisés, l’UE aurait largement pu développer une offre alternative aux GAFA, mais nous étions trop occupés à nous méfier les uns des autres…

Oubliez les IA, la bataille se déroule au niveau des données

S’il y a un sujet dans lequel l’Europe commence à accumuler un dangereux retard, c’est sur celui de l’intelligence artificielle. Je ne vais pas refaire l’histoire, je constate simplement que Baidu, Google, IBM ou Microsoft ont pris une sacrée longueur d’avance. Une avance que nous risquons de payer très cher. Comme le dit fort justement Laurent Alexandre : l’Europe risque de devenir une colonie numérique des GAFA (cf. Docteur Laurent Alexandre à la table ronde du 19 janvier sur l’Intelligence Artificielle au Sénat). Comprenez par là que sans un effort concerté de l’UE, ses pays membres seront les bons derniers d’une course à la domination qui s’achèvera bientôt par un asservissement total des populations. Le risque étant que nous nous retrouvions complètement dépendants de technologies que nous ne maitrisons pas. Dans ce scénario, les pays européens seraient vus par les GAFA comme un réservoir d’utilisateurs dont ils se serviraient pour récolter des données (afin d’améliorer les services et de creuser encore plus l’écart) ou pour trouver des clients (qui paieraient un abonnement à vie pour des services conçus et optimisés à partir des données récoltées).

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Caramail s’est fait broyer par Gmail. OK soit, dans l’absolu, les utilisateurs français y gagnent un service de webmail gratuit de meilleure qualité. Certes, c’est un canal de communication massivement déployé qui est sous contrôle d’une société américaine, mais ce n’est pas non plus une menace directe. En revanche, il existe un réel danger avec les intelligences artificielles et les jeux de données. Comme l’explique fort justement le rapport du Conseil National du Numérique (Travaux sur l’intelligence artificielle), les algorithmes qui propulsent les IA sont disponibles en open source, mais les données dont ils ont besoin sont entre les mains de sociétés privées. Un certain nombre de fonds de pension investissent ainsi dans des jeux de données médicales qui serviront à concevoir les médicaments de demain (dont ils seront propriétaires). Trop de données accumulées par un petit nombre d’acteurs créé un oligopole qu’ils se feront une joie de monétiser (cf. We need to talk about AI and access to publicly funded data-sets).

Le sujet est grave, très grave. Heureusement, certains réagissent pour alerter l’opinion publique et faire pression sur les politiques, à l’image du CCNUM, mais également de l’initiative FranceIA qui mobilise un grand nombre d’acteurs pour mettre en commun les ressources et développer un réel contre-pouvoir : L’IA, en route vers la quatrième révolution industrielle ?

Tiens d’ailleurs, puisque l’on parle de pouvoir…

Le numérique est à la fois le problème et la solution, dommage que les candidats ne s’y intéressent pas

Autant en début d’article je prends ouvertement la défense des GAFA en tant qu’acteurs majeurs de l’internet ayant contribué à améliorer le quotidien de millions de personnes (celles qui achètent moins cher sur Amazon, trouvent les réponses à leurs questions sur Google, communiquent avec la Terre entière sur Facebook…), autant leurs projets de diversification me posent quand même un cas de conscience : infrastructures télécom, magasins de nouvelle génération, médias alternatifs, intelligences artificielles, véhicules autonomes, robotisation, biotechnologies … là, nous dépassons largement le cadre de la publicité en ligne. Un cadre élargi et des sujets qui devraient interpeller les candidats à l’élection présidentielle… mais en fait non : Le numérique n’intéresse guère les candidats… et c’est bien dommage. Visiblement, ils sont plus préoccupés par leurs manœuvres politico-médiatiques que par l’avenir des électeurs. Car oui, le web et plus généralement l’ensemble des supports, contenus et services numériques représentent une large part de notre quotidien, une part que nous ne devons en aucun cas sous-évaluer.

Si la seule réponse de nos futurs dirigeants est de proposer une taxe sur les robots, autant vous dire que nous sommes mal barrés, car cela voudrait dire taxer l’industrie automobile et l’agriculture qui font un usage massif des robots depuis des décennies (après tout, pourquoi les autres et pas eux ?).

Unimate

Moralité : le numérique n’est pas un sujet à prendre à la légère, car il va bien au-delà de nos ordinateurs, tablettes ou smartphones. C’est un véritable sujet de société qui mérite un débat éclairé, de gros efforts pédagogiques, une réelle logique industrielle et surtout une concertation des pays européens. Non, les GAFA ne sont pas nos ennemis, mais s’ils ont jusqu’à présent amélioré notre quotidien, restons vigilants pour qu’ils ne commencent pas à le détériorer, ou qu’ils développent la capacité à la détériorer.

9 réflexions sur “Les GAFA ne sont pas nos ennemis… mais méfions nous quand même !

  1. Google e facebook sont en situation de monopole cela est sera a toujours mauvais … pour tout le monde ! la concurrence ils n’aiment pas du tout nous voyons bien les nouveaux futures monopoles comme UBER par exemple comment la concurrence est le premier ennemie abattre, ils ne peuvent vraiment gagner de l’argent et grossir a volonté s’ils sont seules sur la place, le capitalisme actuel ressemble de plus en plus au stalinisme…

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    1. Petite nuance : Uber est un monopole de fait car son service est supérieur aux autres. Ceci étant dit, ils subissent quand même de la concurrence, et souffrent énormément ces dernières semaines suite aux différents scandales et à la baisse de rémunération des chauffeurs. Comme quoi, aucun monopole n’est acquis… sauf si l’on est l’unique propriétaire des données qui alimentent un service reposant sur une IA. D’où la mise en garde de l’article sur le nécessaire partage des jeux de données.

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      1. Excellent article , et las mise en garde plus que juste… malheureusement le partage est quelque chose que ces géants en quasi monopole ne feront certainement jamais sauf si obligés … aux États Unis existait une loi antitrust mais plus entendu parler.

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  2. Et maintenant que les FAI américains peuvent faire ce qu’ils veulent de l’ENSEMBLE des données de navigation de leurs internautes, la menace des GAFA semble bien inoffensive (même si plus internationale…)

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  3. Ce qui est problématique dans ce texte, c’est de ne pas mesurer le risque encouru. L’utilisation de données à des fins publicitaires ce n’est pas un problème éthique. C’est un choix qui effectivement s’inscrit bien dans une logique capitaliste (qu’on peut aussi critiquer). Le risque avec les entreprises qui enregistrent des données “sensibles” (Gafa et toutes les autres) c’est qu’elles sont entrain de construire un levier de pouvoir qui pourra quand les technologies auront évoluées devenir de vrai pouvoir de domination. La question est de savoir si on fait confiance à Google pour ne pas devenir “evil” (“don’t be evil”) !

    Pourquoi on s’inquiète plus des Gafa que des autres, c’est que google enregistre 80% des données générées par l’ensemble de la population mondiale (sur les 1 million premiers sites) http://www.kurzweilai.net/50-corporations-track-third-party-data-from-88-percent-of-1-million-top-websites. Je ne sais pas ce que ça veut dire techniquement. Mais je ne serais pas surprise de voir dans les années prochaines, des ordinateurs capables de lire ces données très précisément et à l’échelle de la planète. Allez savoir quelle sera la discrimination des années futures ? Vous n’avez rien à vous reprocher aujourd’hui, comment est-ce que ce sera dans 40 ans.
    Si vous voulez à tout prix que Google soit bon, alors prenons le méchant hacker (comme il doit exister dans votre esprit) celui qui va pirater les données de Google…

    Selon moi, les risques nous dépassent mais ils sont présents.

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    1. Est-ce qu’on peut faire confiance aux GAFAM ? Oui je pense, car ces sociétés sont cotées en bourse, donc elles ont des comptes à rendre à leurs actionnaires. Tant que l’on reste dans un cadre publicitaire, ça ne pose pas réellement de problème. En revanche, dans 10 ans ou 20 ans, quand la trésorerie accumulée par les GAFAM grâce à la publicité leur aura permis de développer une réelle supériorité dans la santé, les IA, les transports… et qu’en plus elles possèderont les plus grosses bases de données de la planète, là ça va commencer à craindre. On en revient au thème de l’article : les GAFAM ne sont (à priori) pas nos ennemis, mais ce n’est pas une raison pour les laisser creuser l’écart et en devenir dépendant sur des sujets autres que publicitaires.

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