Le mythe du système d’information à la carte se précise

À la grande époque du Web 2.0, certaines sociétés faisaient la promesse d’un système d’information modulaire que chaque employé pourrait s’approprier et moduler en fonction de ses besoins. Si bon nombre des concepts du « web participatif » montrent aujourd’hui leurs limites (contenus générés par les utilisateurs, microformats, mashups…), la notion de système d’information à la carte n’a jamais été abandonnée, surtout par les géants du numérique qui petit à petit se rapprochent de cette vision avec des offres très convaincantes.

LegacyIT.jpg

Une alternative aux feuilles de route saturées

Le concept de système d’information à la carte n’est pas nouveau, j’en parlais déjà en 2007, notamment dans la cadre de mes réflexions sur l’Entreprise 2.0. L’idée est assez simple : redonner le pouvoir aux collaborateurs pour qu’ils puissent concevoir eux-mêmes les outils qu’ils vont exploiter au quotidien. Dis comme ça, cela semble être une évidence, mais cette vision utopiste se heurte à la réalité du terrain :

  • des systèmes d’information très rigides (de par leur conception ou l’empilement de couches technologiques hétérogènes) qui réduisent les possibilités d’évolution et d’adaptation aux besoins des utilisateurs ;
  • des équipes IT qui sont avant tout préoccupées par des contraintes d’exploitation (« moi je livre des outils qui tournent« ) et pas forcément par la pertinence des fonctions qu’ils remplissent (« de toute façon, les utilisateurs ne savent pas ce qu’ils veulent« ) ;
  • des utilisateurs qui ont beaucoup de mal à exprimer ce dont ils ont besoin et qui démontrent de plus une certaine défiance à l’égard des outils fournis par la DSI (« ça plante tout le temps« ).

Il en résulte une situation généralement très tendue entre les directions métier et les DSI qui ne parviennent plus à se comprendre et finissent par rompre le dialogue. Pour arrondir les angles, les entreprises mettent en place des équipes d’AMOA (assistance à maitrise d’ouvrage) pour pouvoir jouer le rôle de Casque bleu, mais ces dernières sont de toute façon dépendantes de la feuille de route d’évolutions qui est planifiée de longs mois à l’avance.

Au final, la priorité est donnée aux grands chantiers informatiques, tandis que les demandes de petits applicatifs sont soit ignorées, soit comblées par des solutions SaaS contractualisées directement par les directions métier sans consulter la DSI, pour le meilleur ou pour le pire (cf. Shadow IT Can Be a Force for Good).

ShadowIT

À l’époque euphorique du Web 2.0, certains pensaient avoir trouvé la solution…

Des intranets wikifiés aux places de marché d’applications

Quand il a avancé l’idée d’un Web 2.0 en 2004, Dale Dougherty ne se doutait pas qu’il allait déclencher une authentique lame de fond dans la communauté du web et initier d’innombrables tentatives de renversement des modèles existants. À cette époque, il n’y avait ni casques de réalité virtuelle, ni smartphone, ni Facebook… mais nous avions les flux RSS (pour faciliter la circulation d’informations), les APIs (pour faciliter la connexion des plateformes informatiques) et nous avions les interfaces riches (pour faciliter la création et la manipulation dans la fenêtre du navigateur). C’était une époque extrêmement prolifique avec des services emblématiques comme le regretté Yahoo! Pipes, très certainement le service le plus novateur de son époque.

YahooPipes.jpg

Ce service proposait une interface entièrement graphique pour pouvoir créer et manipuler des flux de données. Fermé en 2015, le service a depuis été officieusement repris par des nostalgiques (pipes.digital is an intriguing early-stage alternative to Yahoo! Pipes). Vous pouvez ne pas être impressionné(e), car depuis il y a eu des choses beaucoup plus impressionnantes, mais à l’époque, Yahoo! Pipes était réellement révolutionnaire de simplicité et de puissance.

Également à cette époque, JotSpot formulait la promesse d’un intranet modulaire que les utilisateurs pouvaient paramétrer entièrement à la souris. Racheté par Google en 2006, ce service a malheureusement été relancé en 2008 dans une version très édulcorée qui était nettement moins intéressante (Google + JotSpot = Google Sites).

jotspot

Toujours à la fin des années 2000, de nombreuses plateformes de wiki proposaient des intranet « wikifiés » comme SocialText ou xWiki. L’idée était de greffer des applications préformatées sur un wiki (base de connaissances, gestion de projet…).

socialtext

Des solutions tout à fait viables d’un point de vue informatique ou fonctionnel, mais qui se heurtait à la dure réalité : des utilisateurs qui préfèrent se plaindre de leurs outils ou informaticiens plutôt que de chercher des solutions ou de changer leurs habitudes. Toutes ces solutions se sont fait logiquement éclipser par les innombrables logiciels en ligne qui proposaient des avantages indéniables : des interfaces belles à regarder et simples à utiliser, des mises à jour automatiques, un déploiement immédiat, une facturation à l’utilisation… Difficile de lutter contre de tels arguments. Vous pourriez éventuellement dire que les outils en SaaS ne résolvent pas le problème de l’intégration à l’existant, mais là encore, les grands éditeurs y ont pensé en intégrant des places de marché d’applications tiers au sein de leur suite : Google et SalesForce concurrents sur l’offre de S.I. à la carte.

GSuiteMarketplace

Puis il y a eu le raz-de-marée des smartphones avec la mode des applications mobiles qui proposaient une approche radicalement opposée aux ERP : ne faire qu’une seule tâche, mais le faire bien. Outre le changement de support (des ordinateurs vers les smartphones) le paradigme des applications mobiles consiste à décomposer les meta-applications (ex : SAP qui est censé couvrir l’ensemble des besoins) en des applications au périmètre fonctionnel beaucoup plus restreint, mais bénéficiant d’une interface et d’un confort d’usage largement supérieur. Cette nouvelle approche de l’outil informatique a remporté un vif succès et donné beaucoup de fil à retordre aux DSI.

Asana.jpg

La dernière fois que j’ai vérifié, la tendance était à un retour aux sources : des microservices que l’on peut invoquer à l’aide de commandes textuelles dans des messageries d’entreprise comme Slack ou à travers des APIs.

Microservices-Architecture

Si là aussi, ces solutions sont informatiquement viables, elles ne peuvent être mises en oeuvre que par les équipes IT et nécessitent un minimum de souplesse de la part du système d’information. Retour donc à la case départ et à la feuille de route saturée…

Le retour de la revanche des micro-applications

Nous sommes en 2018 et le monde de l’informatique est en grande souffrance ces dernières années : des solutions technologiques de plus en plus sophistiquées avec des pratiques toujours plus hétérogènes (ex : programmatic buying, marketing automation, machine learning, big data…), des failles de sécurité exploitées à très grande échelle par des hackeurs peu scrupuleux, de nouvelles lois très contraignantes pour la gestion des données personnelles (RGPD). Rajoutez à cela l’accélération de la transformation digitale des marchés / concurrents et vous obtenez une situation très compliquée à gérer au quotidien.

Pour résumer, nous avons d’un côté des utilisateurs qui ont besoin d’outils performants et d’un maximum de réactivité pour pouvoir survivre dans un environnement VUCA ; et de l’autre, des directions informatiques qui doivent jongler entre un système d’information « Frankenstein » composé d’un patchwork de briques logiciels et de fortes contraintes de mise en conformité.

Cet impossible grand écart a sans doute motivé les plus gros éditeurs à poursuivre leurs efforts pour compléter la vision du système d’information à la carte. On retrouve ainsi Zoho avec son Creator, une solution de création d’applications en ligne pour modéliser et automatiser des processus métier. Une solution tout à fait crédible dans la mesure où elle vient se greffer sur les autres briques de la suite Zoho (Inventory, Invoice, Expense, CRM, Campaigns…).

Zoho-creator

Idem pour Microsoft avec ses PowerApps, un outil de création d’applications point & clic qui repose sur l’intégration dans l’écosystème des solutions de Microsoft (Office, SharePoint, Dynamics, OneDrive…) et d’applications tierces (Dropbox, Salesforce, Dropbox…). Là encore, nous avons une solution tout à fait crédible, car Microsoft est déjà l’hébergeur de nombreuses applications ou données d’entreprise grâce à son offre de cloud computing (Azure).

MS-PowerApps

Enfin, nous avons Google avec son App Maker, un service lancé en bêta en 2016 et ouvert la semaine dernière à l’ensemble des clients (Google launches App Maker for all G Suite customers). La promesse est toujours la même : donner aux utilisateurs la possibilité de créer des applications simples, mais parfaitement adaptées à leur contexte.

La vidéo est très belle, mais elle ne nous apprend pas grand-chose. Pour en savoir plus sur le fonctionnement réel de la solution, il faut aller faire un tour sur le site dédié aux développeurs. Effectivement, ça à l’air de fonctionner tel qu’ils le décrivent, en revanche, il faut impérativement être familiarisé avec la logique applicative pour pouvoir concevoir des applications avec un minimum de sophistication.

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Si j’ai décidé de vous parler de ces solutions, et plus particulièrement celle de Google, c’est qu’ils affichent une forte volonté pour faciliter l’adoption de cet outil, notamment grâce à la App Maker University, un site pédagogique proposant des tutoriels vidéo et de nombreux templates.

Oui, la police de caractères choisie pour cette vidéo est risible, en revanche, on ne peut qu’être séduit par cette nouvelle offre. Et encore une fois, le plus intéressant n’est pas cette offre spécifique, mais son intégration au sein d’un écosystème comprenant des applications de collaboration (Gmail, Calendar, Drive, Docs, Hangout…), la place de marché d’applications tierces, cet outil de création de micro-applications pour collecter et enrichir les données, ainsi que Data Studio pour la restitution et le partage des données. Il ne manque plus qu’un outil de modélisation et de traitement des flux de données comme Yahoo! Pipes pour avoir une offre complète.

Et le pire dans cette histoire, c’est que l’approche du SI à la carte fonctionne aussi bien pour les TPE/PME qui ont des ressources informatiques limitées, que pour les grands comptes qui n’ont pas non plus des ressources informatiques illimitées, mais qui doivent faire face à d’innombrables demandes très diversifiées. Dans tous les cas de figure, il n’y a que des bénéfices à cette approche de SI à la carte : les équipes techniques peuvent se concentrer sur les chantiers d’urbanisation du SI, tandis que les équipes AMOA sont là pour aider les utilisateurs à préciser leurs besoins et leur fournir en quelques jours, voire quelques heures, la micro-application qui répond parfaitement à leur contexte et leurs attentes. Le tout, dans un environnement intégré qui évite l’éparpillement des données et facilite la gestion des droits, donc la sécurisation.

C’est bien simple, tout le monde y gagne. Nous pourrions même imaginez des cas de figure assez simple où les micro-applications seraient conçues et/ou finalisées directement en séance avec leurs utilisateurs. Le stade ultime de l’agilité !

Certes, pour qu’une telle organisation puisse être mise en place, il y a un certain nombre de conditions préalables à remplir (disponibilités des données, équipes AMOA formées…), mais sinon je ne vois pas de contrindication. De plus, ce paradigme informatique offrirait d’autres avantages…

Une grande étape pour la transformation digitale

Autonomisation des équipes, libéralisation des données, agilité, réactivité… comme précisé plus haut, les bénéfices du système d’information à la carte sont nombreux. Mais plus généralement, existerait-il un meilleur moyen pour les collaborateurs de prendre le virage du numérique ? Quand on y réfléchit bien, mettre en place un système d’information à la carte serait la voie royale pour impliquer les collaborateurs dans la transformation digitale de leur entreprise (participer à la rénovation des outils numériques) et pour développer une culture data (acquisition, manipulation, partage, restitution…).

La transition numérique est un chantier vaste et complexe qui touche aux fondamentaux de l’entreprise (son offre, son organisation…) ainsi qu’à de nombreux sujets transverses (innovation, collaboration, culture…), mais elle passe aussi par des outils informatiques plus proches des besoins réels des collaborateurs. Sans un SI performant, une entreprise a bien du mal à prospérer, du moins cela limite sa croissance. Avec un SI modulaire et agile, une entreprise a d’autant plus de chances de coller aux exigences du marché et d’accélérer sa transformation digitale.

6 commentaires sur “Le mythe du système d’information à la carte se précise

  1. Le seul inconvénient à ce que vous présentez c’est la dépendance à un fournisseur. Les technologies sont toutes propriétaires et les coûts non négligeables à l’usage. Enfin la gestion des données devient un cauchemard car ces applications faites par chacun stocké des données dans des répertoires partagés.

    1. Certes, mais de toute façon, il y a toujours une dépendance, que ce soit à un fournisseur externe (ex : Microsoft, SAP, Google, Amazon…) ou interne (la DSI qui emploie généralement une part non-négligeable de prestataires de chez Cap Gemini, Atos…).

    2. Pour ce qui est des données, oui effectivement, il y a un risque de multiplication des tables. C’est là où l’AMOA entre en scène : en essayant de ne pas réinventer la roue à chaque fois et d’inciter les utilisateurs à factoriser leurs besoins.

  2. pfff ca me dépasse..
    un employé de bureau à surtout besoin d’excel et d’un mobile pour jouer à Candy Crush et regarder FB… :)
    le reste c’est du confort… et le confort amène à la paresse..
    Ca tombe bien les Y et Z n’ont pas envie de se faire chier.. alors c’est certain que les AppMaker & Co… c’est juste bon pour les nerds… donc.. no futur..
    et par capillarité.. on devient tous des Y/Z… on s’arrange pas… moi X je n’ai pas envie de me faire chier non plus.. alors.. bref.. Bossez QUOI !

    1. Je passe sur le langage très familier et je m’arrête sur la conclusion : « Bossez QUOI ! ». Certes, mais sans les applications appropriées, les salariés (X, Y ou Z) doivent compenser en travaillant plus longtemps. En tant qu’éternel optimisme, je ne peux m’empêcher de penser que la solution réside dans des micro-applications plutôt que des ERP censés répondre (plus ou moins) à l’ensemble les besoins.

      1. « les équipes AMOA sont là pour aider les utilisateurs à préciser leurs besoins et leur fournir en quelques jours, voire quelques heures, la micro-application qui répond parfaitement à leur contexte et leurs attentes »…
        Je pense que le problème est résumé dans cette phrase, les technologies ont évoluées, les besoins aussi.., mais le plus important c’est que la stratégie maintenant tourne autour du digital (parait il..) alors si tel est le cas il faut mettre l’informatique au dessus de tout.. et donc cette phrase n’est plus « acceptable ».. l’informatique n’est plus un « outil » mais le coeur de l’intelligence et de la productivité, l’humain n’est là que pour boucher les lacunes du digital.
        C’est à l’humain de laisser la place au digital pas l’inverse…
        Alors oui nous sommes en France, pas simple du tout de faire admettre ca..
        bref tout va bien :-)

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