De nouveaux usages numériques requièrent de nouveaux terminaux

Nous sommes bientôt en 2020, et pourtant il y a de très grandes chances pour que vous lisiez cet article sur un ordinateur ou un smartphone dont le format n’a quasiment pas évolué depuis son introduction sur le marché. Certes, ces terminaux nous apportent satisfaction, mais est-ce une raison pour concentrer l’innovation sur les caractéristiques techniques ? Avec l’évolution permanent des usages, il est largement temps de repenser l’outil informatique et de chercher à supprimer les frontières entre les segments historiques (ordinateurs de bureau, ordinateurs portables, smartphones, tablettes).

Petite déception après la keynote de Apple du mois dernier, car tout le monde attendait une annonce majeure sur une nouvelle génération de terminaux et notamment des lunettes de réalité augmentée (Sommes-nous à la veille d’un nouveau paradigme numérique ?). Bilan des courses : de nouvelles itérations des iPhones, iPads, AppleWatch… mais rien de novateur. Finalement, la surprise est venue du côté de Microsoft avec plusieurs annonces majeures et une authentique volonté d’innover sur un créneau qui en a bien besoin.

L’avènement du format hybride (laptop / tablet)

L’évolution des terminaux est un thème de réflexion récurrent sur ce blog : Quelles innovations pour accélérer le renouvellement des smartphones ? en 2017, À la recherche de l’outil informatique du XXIe siècle en 2015 ou Les netbooks vont-ils amorcer la révolution du web 3.0 ? en 2009. Je ne suis pas obsédé par le matériel, mais le format des terminaux (« form factor » en anglais) influe considérablement sur les usages. Voilà pourquoi je m’intéresse à leur évolution, ou plutôt l’absence d’évolutions majeures.

L’ordinateur individuel n’a ainsi quasiment pas évolué sur les dernières décennies avec deux variantes (desktop et laptop) qui se sont affinées au fil des années, mais ne proposent pas de réelles innovations.

Idem pour le smartphone qui n’a pas non plus évolué depuis le premier iPhone, si ce n’est une taille d’écran qui augmente et une épaisseur qui diminue (Une troisième vague d’innovation pour les terminaux mobiles). Certes, il y a bien des concepts innovants qui sont présentés aux grands salons, à l’image du Galaxy Fold de Samsung, du Mate X de Huawei ou du Mix Alpha de Xiaomi, mais qui comme dans l’industrie automobile ont du mal à être commercialisés en l’état.

Bref, si l’effort s’est essentielle porté ces dernières années sur les smartphones, de loin le créneau le plus porteur, il ne s’est pas passé grand chose au niveau du format des ordinateurs à part avec les modèles tout-en-un. Heureusement, Microsoft est venu bousculer tout ça avec le lancement en 2012 de la Surface, un concept hybride entre ordinateur portable et tablette qui s’est rapidement imposé comme la référence. Apple et Google sont encore en train de chercher un positionnement défendable pour leurs tablettes, avec de nombreuses hésitations (The mythical iPad laptop: Apple’s forbidden fruit). Depuis le lancement de la Surface, la gamme s’agrandit et les modèles s’affinent. Microsoft a bien essayé de dépoussiérer le format desktop avec la Surface Studio, mais ça reste un produit de niche.

Microsoft est-il un acteur légitime sur le hardware ? Oui, il l’est devenu par la force des choses, notamment grâce à son savoir-faire avec la X-Box et les nombreux accessoires (notamment l’iconique Arc Mouse). Comme Google avec ses smartphones et objets connectés, les ventes de matériels ne représentent qu’une infime part du C.A. de Microsoft, mais il en va de sa réputation et surtout de la volonté de définir un axe et un rythme d’innovation, ainsi que de chercher à relever le niveau.

Il en résulte une très saine course à l’innovation qui tire le marché vers le haut avec parfois de nouveaux produits tout à fait convaincants comme les Earbuds qui intègrent nativement le speech-to-text et la traduction.

Toujours est-il que les derniers modèles présentés (la Surface Pro 7 et la Pro X) témoignent du chemin parcouru depuis les premiers ordinateurs. À une époque pas si lointaine, je vous rappelle que les micro-ordinateurs n’étaient disponibles que sous un seul format (unité centrale + écran + clavier +souris). Entre temps, nous avons vu émerger les ordinateurs portables, les smartphones, les tablettes et enfin les modèles hybrides, surnommés aussi 2-en-1. Ce format hybride fait le pari fou de relier deux mondes : celui de l’informatique et celui de la mobilité.

Avec les annonces de cette semaine, Microsoft va un cran plus loin avec deux futurs produits réduisant encore plus l’écart entre ces deux paradigmes de l’informatique : la Surface Neo et la Surface Duo.

Deux nouveaux terminaux à double écran

Microsoft a donc créé la surprise en présentant non pas un, mais deux nouveaux modèles à double écran qui seront commercialisés l’année prochaine. Il y a tout d’abord la Surface Neo, un terminal à double écran muni de charnières centrales qui n’est ni un ordinateur, ni une tablette, mais qui ambitionne de faire mieux que l’un et l’autre avec un format 9 » tout à fait compact, mais qui propose l’équivalent d’un affichage 13 » une fois déplié : Microsoft Surface Neo first look: The future of windows 10X is dual-screen.

Nous ne savons pas grand chose des caractéristiques techniques de ce modèle, si ce n’est qu’il tournera sous Windows 10X, la version modulaire du système d’exploitation de Microsoft. Le principal avantage de cette Surface Neo est de cumuler l’avantage de travailler avec deux écrans, mais dans un format compact et transportable. Un format particulièrement attractif, car il propose de nombreux modes de consultation : simple écran, double écran, en chevron et même en mode « magazine ».

Encore plus intéressant : un clavier compact viendra compléter le tout avec un système de fixation magnétique et un réaménagement de l’écran inférieur pour proposer un pavé tactile et un ensemble de raccourcis façon « touch bar ».

Le plus simple pour bien comprendre l’intérêt de ce nouveau format est de regarder la vidéo de présentation :

Dans un style très proche, la Surface Duo propose un double écran dans un format pliable proche de la DS de Nintendo (bon en fait plus la 3DS XL). Tout comme ils ne veulent pas appeler la Surface Neo un ordinateur, ils insistent pour que la Surface Duo ne soit pas considérée comme un smartphone : Microsoft Surface Duo Will Be a Dual-Screen Android ‘Device’.

Pour ce qui est du look & feel, nous sommes donc très proche de sa grande soeur avec une grande similarité dans la forme et les modes de consultation, modulo le fait que cette Surface Duo peut se tenir à deux mains en mode horizontale comme une DS ou en mode vertical comme un livre. En fait, la seule chose qui change réellement est que cette Duo est propulsée par Android, du moins par une version adaptée d’Android aux doubles écrans (lire à ce sujet les Design Guidelines de Google : Building apps for foldables).

Comme la Neo, la Duo est associée à un stylet qui autorise des interactions impossibles avec un smartphone ou une tablette traditionnelle, notamment la prise de notes en plein écran tout en consultant ses messages ou un document sur l’autre écran.

Là encore, le mieux est de regarder la vidéo de démonstration pour bien appréhender la proposition de valeur de ce format :

Comme vous l’aurez compris, je suis tout à fait enthousiasmé par ces deux nouveaux produits, bien que nous n’en connaissions ni les caractéristiques ni le prix de vente. Qu’importe, l’important ne sont pas les spécifications techniques de ces futurs terminaux, mais ce qu’ils disent sur l’évolution des usages numériques.

Deux écrans pour mieux collaborer (en ligne) et mieux profiter des contenus

Deux écrans valent-ils mieux qu’un ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais laissez-moi vous rappeler qu’il y a quelques années on s’interrogeait sur la pertinence du créneau des phablettes, à mi-chemin entre smartphones et tablettes, qui est maintenant la référence (personne ne remettrait maintenant en cause l’intérêt d’un grand écran sur un smartphone). Comme le dit le sage : « form follows function« .

Toujours est-il que ces nouveaux futurs produits sont tout à fait emblématiques de notre époque. Au XXe siècle, les ordinateurs étaient avant tout des machines tournées vers la productivité et la bureautique, d’où le fait qu’elles étaient systématiquement livrées avec le Pack Office. Nous sommes maintenant au XXIe siècle et l’important n’est plus d’être autonome dans sa capacité à manier l’outil informatique (créer ses propres fichiers Word ou Excel), mais de collaborer et de libérer sa créativité. D’où le fait que la gamme Surface mette en avant le stylet plutôt qu’un pavé numérique : les ordinateurs ne sont plus des machines à calculer améliorées (les IA et systèmes experts sont là pour ça), mais des outils de collaboration censés faciliter la circulation de l’information et simplifier les interactions. Sous cet angle, la collaboration synchrone (avec Skype) ou asynchrone (avec Teams) est privilégiée par rapport à la productivité (rédiger soi-même son document dans son coin).

En poussant la réflexion plus loin, voilà comment je pourrais post-rationnaliser le format à double écran des Surface Neo ou Duo :

  • deux écrans pour pouvoir interagir avec ses collègues à propos d’un document ou d’un message ;
  • une large surface d’affichage en mode déplié pour pouvoir consulter des médias (films ou série TV) ;
  • un stylet et un assistant vocal (Cortana) pour privilégier la réaction à la production pure et dure (ceci explique également le clavier très compact) ;
  • une portabilité maximale (un format compact et robuste une fois refermé) qui correspond à des modes de vie beaucoup plus nomades que sédentaires ;
  • une halte à la course à la puissance, car l’avenir des applications est dans le cloud, pas dans les disques durs (du moins pour la très large majorité des travailleurs du savoir, pas pour les créatifs, mais ils sont minoritaires).

Ce dernier point est particulièrement important : il existera toujours une place pour les machines professionnelles, celles qui permettent de faire de la création graphique ou du montage vidéo de qualité professionnelle, mais la tendance est aux outils semi-pro beaucoup plus simples d’accès comme Fresco (Adobe Fresco is a new iPad app for people who can’t draw). L’idée est de stimuler la créativité qui sommeille en chacun de nous, celle qui avait été atrophiée par plusieurs décennies de PowerPoint et Post-it, mais que l’on peut stimuler avec des outils simplifiés (donc pas Photoshop) et des interfaces naturelles (un stylet sur un écran, pas une palette tactile séparée).

Autre point essentiel pour bien comprendre le positionnement de ces deux futurs produits : pour Microsoft, l’informatique ne se résume plus à la vente de licences, mais à la fourniture de solutions intégrées incluant les terminaux sous différentes formes, les accessoires, les logiciels et surtout les services en ligne. Neo et Duo sont ainsi la porte d’entrée à l’ensemble des outils de Microsoft, mais aussi à ses offres de cloud computing. Peu importe que la Surface Duo tourne sur Android, et non Windows Phone, du moment qu’elle donne accès aux outils Office 365 ou que les applications mobiles qui sont dessus reposent sur l’offre Azure. Au final, c’est bénéfique pour le C.A. de Microsoft.

Comme le dit Satya Nadella (le CEO de Microsoft) : « The operating system is no longer the most important layer for us, […] Duo and Neo will have a lot more to do with each other than just writing a Windows app or an Android app, because it’s going to be about the Microsoft graph« . La priorité est donc mise sur les applications (en ligne) et sur le principal levier de fidélisation de Microsoft : la largeur de sa gamme de logiciels et la façon dont ils sont interconnectés (le Microsoft Graph).

Les GAFAM tentent tous de s’imposer sur leur créneau et de vendre de l’abonnement

Je serai bien incapable de prédire le succès que vont rencontrer les Surface Neo ou Duo, mais je suis convaincu que ces deux produits sont tout à fait dans l’ère du temps, avec une priorité donnée à la polyvalence et à la portabilité plutôt qu’à la puissance. En tout cas s’il y a bien une chose que je sais, c’est que la concurrence va être sacrément rude entre :

  • Microsoft qui cherche à opérer une intégration verticale sur l’informatique d’entreprise (hardware + software + services) au détriment des autres fabricants (HP, Dell, Lenovo…) ;
  • Google qui redouble d’efforts pour imposer son leadership sur le créneau ultra-contesté des smartphones face à des mastodontes comme Samsung, Huawei ou Xiaomi, et face à une flopée de constructeurs ultra-agressifs sur les prix (Honor, Oppo, Vivo, TCL…) ;
  • Apple qui lutte pour maintenir ses marges sur l’ensemble de ses produits (Mac, Macbook, iPhone, iPad, AppleWatch…) ;
  • Amazon qui vient de lancer une gamme très complète et ultra-offensive d’objets connectés (Amazon is flooding the hardware gaps between Apple, Microsoft, and Google) ;
  • Facebook qui dépense sans compter pour consolider son avance sur la réalité virtuelle et se positionner sur la réalité augmentée.

Toutes ces ambitions créées une dynamique compétitive dont les utilisateurs seront les premiers à bénéficier, mais qui ne va certainement pas arranger les affaires de l’Europe qui devient de plus en plus dépendante des géants numériques américains. Et je ne vois pas bien comment la situation pourrait s’améliorer tant les montants investis en R&D par les GAFAM sont colossaux.

Nous pourrions éventuellement nous rassurer en nous disant que si nous avons clairement perdu l’avantage sur le hardware ou le software, l’Europe a toujours la capacité à sortir des contenus et services en ligne de qualité. Mais là encore, la compétition va être acharnée, car le modèle de facturation à l’abonnement fait des envieux, que ce soient pour les outils bureautique (Office 365, Google Suite…), la vidéo (Netflix, Amazon Prime, HBO Max, Disney+, Apple TV+….), la musique (Spotify, YouTube Music Premium, Apple Music, Amazon Prime…), les jeux (Apple Arcade, Google Play Pass, XBox Game Pass, Sony Playstation Now, Google Stadia, Microsoft xCloud…).

Au final, on se rend compte que le hardware n’est qu’un levier d’acquisition et de rétention pour des géants numériques qui misent tout sur les services : Microsoft’s Android shock: What this new phone means for the future of Windows. Mais c’est un autre sujet que je détaillerai dans un prochain article.

Pour en revenir au sujet de l’évolution de l’outil informatique, je suis intimement persuadé que nous entrons dans une phase de transition qui va récompenser ceux qui prendront le plus de risque et ne se contenteront pas simplement d’améliorer les caractéristiques techniques. Dans certains cas, ça donne des choses étranges (comme ce concept de PC portable : HP Omen X 2S, a gaming laptop with a secondary display embedded above the keyboard), mais parfois ça donne des produits audacieux qui ne cherchent pas l’exploit technologique, mais remettent en question ce que l’on croit pour acquis afin de mieux se conformer aux nouveaux usages. Selon cette lecture de l’innovation, les futurs produits de Microsoft méritent largement votre attention, et mes questionnements !

4 commentaires sur “De nouveaux usages numériques requièrent de nouveaux terminaux

  1. L’idée du clavier d’appoint est à voir. J’ai un Lenovo Yoga Book et c’est vrai que sans repère physique je ne me fais toujours pas totalement à son clavier.
    Pour les smartphones, même si un clavier est toujous une bonne chose, l’idée de remix du Razr avec écran flexible me semble une bonne idée : les téléphones commencent à être trop grands. Mais je suis convaincu qu’un écran flexible qu’on pourrait mettre autour de l’avant bras et des lunettes connectées (pas chères pour commencer, elle pourraient ne pas faire grand chose pour commencer) pourraient être la bonne combinaison.
    Ton analyse sur les abonnements me semble très bonne et en effet, comme tu le montrais je crois avec un article précédent, cette approche pourrait se généraliser à quasiment toute l’économie et une modification qualitative du rapport au client (particulier ou entreprise).

  2. Bonjour, c’est un article très complet et agréable à lire. Merci pour avoir réuni toutes ces infos et de les avoir liées si intelligemment. Je suis un créatif qui se sent concerné par ces évolutions et il n’y a pas que les services de divertissement qui sont touchés, mais aussi à présent une grande partie des services de création (logiciels) qui sont en abonnement (adobe suite, Autodesk, Allegorythmic, etc.). On commence même à voir apparaître de plus en plus de logiciels entièrement en ligne, mais là encore ils sont plus positionné sur les « non-créatifs » en utilisant un système de templates par exemple.

  3. Un petit « glitch » lorsqu’on veut imprimer un article : en faisant « Print » sous Chrome et Firefox, la première page est complètement masquée par un cadre de vidéo YouTube (pour cet article : « Introducing Surface Duo »).

  4. Microsoft reve de faire du Apple mais il fait du Samsung en dévoilant des concepts non finis pour faire du buzz.
    Ca marche tout le monde dit que c’est de l’innovation alors que ces idées datent des années 90 quand les designers pensaient l’informatique comme un renouveau de l’existant (cahier A4 ?)
    Je ne vois pas comment un double écran, plus compliqué et plus cher, répond mieux au besoin qu’une tablette à 300€ avec deux apps côte à côte … ou un smartphone en visio avec un pc/tablette …

    La gamme surface de Microsoft stagne a un CA de $1Mds (le CA des câbles USB chez Apple ?) et est-ce rentable ?

    Les GAFAM transforment leurs activités en mettant en avant les services comme relai de croissance :
    – solutions : Azure et AWS, Apple Pay, Facebook for Work
    – médias : Prime Video/Twitch, Apple TV+/iTunes/iBooks/Arcade,

    Une exception étant Amazon pour laquellle les services AWS ont subventionné l’activité de commerce et de distribution et ont servi de base pour leur activité médias.
    Et une autre où Microsoft a échoué lamentablement avec les livres, musique et vidéos.

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