Facebook Horizon sera-t-il le premier métavers grand public ?

Alors que le marché s’interroge sur les candidats au rachat de TikTok, d’autres se livrent à une course pour dominer la prochaine « Next Big Thing » : les métavers. Si les progrès des masques et des jeux sont indéniables, il manque encore à la réalité virtuelle le déclic qui va permettre de démocratiser les usages. Les environnements sociaux sont bien évidemment les premiers auxquels on pense, un domaine où Facebook excelle. Voilà pourquoi la pré-ouverture de Facebook Horizon est une étape cruciale dans la quête du premier véritable métavers.

Voilà près de 15 ans que je vous parle des univers virtuels sur ce blog. Une très longue période à l’échelle du web durant laquelle d’énormes progrès ont été réalisés. Aujourd’hui, la réalité virtuelle n’est plus un gadget, ses applications font partie du panorama des médias sociaux et compte parmi les grandes innovations de la dernière décennie numérique.

L’innovation est effectivement cruciale dans ce domaine pas tout à fait mûr où chacun se cherche une place dans un écosystème en cours de structuration : The AR/VR ecosystem, Are we there yet?. Il faut bien avouer que le défi est de taille, car nous parlons ici de la prochaine itération de l’outil informatique, un saut de géant qui s’affranchit des limites des écrans en deux dimensions et des périphériques de saisie traditionnels (clavier, souris…). Pas étonnant que le paysage de la réalité virtuelle ait connu une longue période de maturation, car tout était à (ré)inventer : le matériel, les logiciels, les contenus…

Les usages virtuels viabilisés par les jeux vidéo

J’ai déjà eu l’occasion de vous expliquer que le secteur de la réalité virtuelle a été largement stimulé par les jeux vidéo qui ont favorisé la démocratisation des usages et la ringardisation des supports historiques : La revanche des environnements virtuels et leur impact sur les médias (« Fortnite is the new MTV« ).

La réalité virtuelle est un domaine qui a également grandement bénéficié de la période de confinement, notamment en ce qui concerne les événements virtuels : du Tour de France (50.000 accros au vélo participent au premier Tour de France virtuel) aux grands festivals (Le Tomorrowland virtuel attire plus d’un million de spectateurs).

Un secteur dont le développement s’accélère à mesure que les géants du numérique développent leurs capacités, aussi bien en R&D qu’avec de la croissance externe. Dernier rachat en date, cette startup spécialisée dans les événements virtuels : Apple acquires VR startup Spaces.

Si l’on sait peu de choses sur les dernières avancées technologiques matérielles, les contenus deviennent sacrément attractifs avec des productions toujours plus spectaculaires et immersives :

Justement, en matière de contenus, si certaines expérimentations laissent perplexe (Researchers bring Google Sheets and Microsoft Excel into VR), les incursions des grandes marques dans la réalité virtuelle sont de plus en plus fréquentes : A Virtual Influencer Stars In This IKEA In-Store Installation, Givenchy launches makeup on Animal Crossing, Burberry uses virtual reality in China, Lancôme’s Virtual Pop-Up To Reinvent The Future Of Beauty Retail Post-COVID.

Outre l’intérêt de proposer des showrooms virtuels pour contourner les contraintes sanitaires, la réalité virtuelle est également utilisée de longue date dans la formation, un domaine où nous commençons d’ailleurs à voir des choses tout à fait intéressantes à moindre coût : Learning To Make Espresso Is Easier With Virtual Reality.

Mais la grosse tendance du moment est indéniablement l’utilisation d’avatars-influenceurs sur Instagram, un phénomène qui commence à prendre beaucoup d’importance : 51 influenceurs virtuels sont devenus instagrameurs en un an et demi.

Autre tendance très intéressante, l’utilisation d’environnements virtuels pour faire de l’exercice : Could the VR headset be the next Peloton?.

Mais n’allez pas penser que la réalité virtuelle se limite à la publicité, la formation ou les jeux, car c’est également un créneau extrêmement rentable pour les marques de luxe qui y voient l’opportunité de rendre leurs produits plus accessibles… sans baisser le prix de vente en boutique : Why Virtual Dresses And Augmented Fashion Are A New Profitable Frontier For Brands.

Bref, tout ça pour dire que la réalité virtuelle joue maintenant dans la cour des grands. La grande question que tout le monde se pose aujourd’hui est de savoir quand sera franchi le prochain palier.

Prochaine étape : la création d’un véritable métavers

Les progrès réguliers en matière de hardware et de software relancent le vieux rêve de création d’un métavers, ces « mondes virtuels, créés artificiellement par un programme informatique, qui hébergent une communauté d’utilisateurs présents sous forme d’avatars pouvant s’y déplacer, y interagir socialement et parfois économiquement« . Croyez-le ou non, mais l’utopie d’un monde virtuel persistent n’a jamais été aussi palpable, littéralement puisque nous avons maintenant à notre disposition des gants et combinaisons à retours haptiques !

Plus concrètement, il existe de nombreux prétendants au titre de métavers. Il y a bien évidemment Second Life qui reste toujours très actif, mais n’est pas compatible avec les masques de réalité virtuelle. Sur ce créneau, on retrouve des plateformes comme Rec Room ou VR Chat qui proposent une très grande liberté de création : A large number of people have come out saying VRChat has saved their lives — here’s what it’s like to experience the online meeting place of the 21st century.

Problème : ces deux environnements virtuels sont édités par de petites sociétés qui ne disposent visiblement pas des moyens matériels, financiers et humains pour en faire des destinations grands publics. Microsoft aurait éventuellement son mot à dire, mais ils se font très discrets depuis le rachat de AltspaceVR.

Il existe en effet d’innombrables facteurs limitant la mise au point du premier métavers d’envergure. Le plus dur étant de trouver le bon équilibre entre liberté de création, simplicité de prise en main et encadrement des usages. La société qui parviendra à résoudre cette équation s’assurera un avenir radieux, car l’enjeu est de taille : proposer une alternative numérique à notre monde physique (The Metaverse Is Coming And It’s A Very Big Deal).

Pas de passage à l’échelle sans une maitrise du hardware, du software et des contenus

L’iPhone est incontestablement le produit le plus iconique du XXIe siècle. Un succès rendu possible par Apple grâce à la maitrise du matériel (iPhone), des logiciels (iOS, iMessages…) et des contenus (à travers l’App Store). Concevoir, lancer et populariser un métavers à grande échelle nécessite le même niveau de maitrise. Et c’est justement là que Facebook entre en scène.

Facebook est en effet de loin la société qui est la plus en avance sur la réalité virtuelle, bien évidemment avec le rachat il y a quelques années de Oculus (qui représente plus de la moitié des ventes de masques – hors console : Nearly half of all VR headsets sold in 2019 was an Oculus Quest), mais également avec les nombreuses autres acquisitions. Rien que cette année, ce ne sont pas deux, mais trois studios de développement de jeux qui ont été absorbés : Facebook buys VR studio behind Beat Saber, Facebook acquires the VR game studio behind one of the Rift’s best titles et Facebook acquires VR studio behind ‘Lone Echo’. Il y a également de gros moyens investis en R & D : Facebook Says It Has Developed the ‘Thinnest VR display to date’ With Holographic Folded Optics.

Les choses sont visiblement en train de s’accélérer avec la disparition progressive de la marque Oculus et une réorganisation en interne : The Facebookening of Oculus VR becomes more pronounced et Facebook changes name of its annual VR event and its overall AR/VR organization. L’événement qui aura lieu dans deux semaines sera d’ailleurs l’occasion de clarifier la feuille de route de Facebook et de présenter la nouvelle version de leur masque sans fil avec une prise en charge native d’interfaces gestuelles et vocales : Walmart Product Listing May Point to Quest 2 Pricing & Storage Sizes.

Mais dans l’immédiat, la grosse nouveauté est le lancement de Facebook Horizon pour une sélection très restreinte de beta-testeurs : Facebook Horizon Invite-Only Beta Is Ready For Virtual Explorers. L’objectif recherché est de proposer un environnement ouvert et modulaire permettant de créer des connections ente les personnes à travers des expériences virtuelles.

Ce positionnement est très proche des univers virtuels de la fin des années 2000, notamment Lively de Google qui reposait sur les conversations et les expériences ludiques (des jeux simplifiés : Lively deviendra-t-il une plateforme de jeux ?). Les premiers articles sont sortis ce WE et nous donnent un bon aperçu des fonctionnalités proposées : Facebook Horizon Aims for a Sweet Spot Between Rec Room & VRChat.

Visiblement, Horizon est plutôt simple à prendre en main, l’accueil des nouveaux se fait à la Plaza, l’équivalent de la Welcome Island de Second Life, une sorte de zone d’orientation permettant ensuite de se téléporter dans les autres environnements virtuels (l’analogie avec le lobby de Fortnite est plutôt juste).

Les environnements virtuels privatifs sont comme des pièces ou des îles que les créateurs sont libres d’aménager à leur guise grâce à un éditeur proche de Google Blocks.

L’accent est mis sur le côté ludique avec la possibilité de créer des mini-jeux pour pouvoir s’amuser en discutant. Tout ceci fait furieusement penser au Miiverse de Nintendo ou à Roblox, sauf que l’accès est limité à 8 personnes / avatars.

Si vous avez l’impression que tout ceci est un peu simpliste, je vous confirme que cette première itération peut décevoir, mais souvenez-vous que la première version de l’iPhone était également très limitée. L’important n’est pas de juger Facebook Horizon sur ce qu’il propose aujourd’hui, mais sur sa capacité à séduire le plus grand nombre d’utilisateurs et à enrichir petit à petit sa plateforme sur des bases saines.

La clé pour bien appréhender le potentiel de Horizon est de constater à quel point ses concurrents sont supérieurs d’un point de vue fonctionnel (Rec Room, VR Chat…), mais pollués par des contenus NSFW, notamment pornographiques, qui les empêchent de passer à l’échelle. Et c’est là tout l’objectif de Facebook Horizon : faire les choses correctement dès le début pour éviter les dérives. Facebook est en effet sous le feu des projecteurs et ne se risquerait pas à jeter de l’huile sur le feu en ouvrant un nouvel espace social alors qu’ils ont du mal à faire le ménage dans les autres.

Ne vous y trompez pas : La réalité alternée est LE grand projet du fondateur de Facebook. Que ce soit avec la réalité augmentée ou virtuelle, Mark Zuckerberg y croit très fort et a déjà dépensé sans compter pour s’assurer la domination du prochain « Next Big Thing » : L’informatique spatiale, nouveau paradigme de l’Interaction Humain-Machine.

Facebook à la conquête de l’informatique spatiale

Si une nouvelle startup s’était lancée sur le créneau, vous auriez eu le droit d’être très sceptique voir blasé, mais force est de constater que Facebook dispose à la fois de la vision, de l’ambition et des ressources pour réussir avant les autres : ils ont l’audience (Facebook, Instagram…), le matériel (Oculus), les contenus (jeux) et le modèle économique (commissions sur la distribution des applis et publicité).

Très clairement, avec Facebook Horizon ils voient les choses en grand et ambitionnent de frapper un grand coup. Ils ont ainsi toutes les cartes en main pour coiffer au poteau Google et Microsoft qui s’y sont cassé les dents. Certes, les deux autres géants de la Silicon Valley disposent d’actifs très précieux (Google Lens, Microsoft Hololens…), mais sont encore loin de pouvoir lancer et assurer la croissance d’un métavers.

Comme nous venons de le voir, Facebook Horizon est bien plus qu’une copie des plateformes de social VR existantes, c’est assurément un projet très ambitieux, dont nous ne voyons que la partie immergée de l’iceberg, qui illustre bien l’ambition de Mark Zuckerberg et son rêve de contribuer de façon significative à la prochaine itération de l’outil informatique. À moins que les géants du numérique chinois ne s’en mêlent (ex : Tencent).

Peut-être existe-t-il des synergies à trouver avec l’autre projet fou du moment : Neuralink, l’interface neuronale directe de Elon Musk…

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