Quelle place pour le numérique dans notre avenir (et inversement)?

Avec le coronavirus, le monde traverse une phase critique où tous les fondamentaux de nos sociétés, que l’on croyaient immuables, sont remis en question. Si la disponibilité prochaine de vaccins nous apporte une lueur d’espoir, il est évident qu’il n’y aura pas de retour à la normale et que notre quotidien a été irrémédiablement transformé par les phases de confinement. Il en résulte une présence accrue du numérique dans nos activités courantes. Puisque l’internet a changé nos vies, la question est maintenant de savoir dans quelle mesure nous voulons changer l’internet. La réponse à cette question ne viendra que d’une réflexion structurée et surtout dépassionnée.

L’année 2020 aura marqué les esprits par son caractère exceptionnel. Si ce n’est pas la première pandémie à laquelle nous devons faire face (ex : H1N1, grippe A…), la population aura pour la première fois dû s’adapter à des situations exceptionnelles : confinement, couvre-feu, reconfinement… De nombreuses semaines passées au domicile qui ont grandement participé à l’accélération de l’adoption des usages numériques (visio, commerce en ligne, VoD…). Cette accentuation des usages a fait ressortir un certain nombre de problématiques numériques vécues comme des tensions insoutenables par certains politiciens populistes qui en ont fait leur nouveau cheval de bataille (électorale) ou par des idéologistes qui souhaiteraient nous imposer leur vision du monde (Le mouvement anti-Amazon de retour avec la crise de la Covid-19).

J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer il y a deux ans sur ces pratiques douteuses (Plaidoyer contre le populisme numérique), aussi je souhaiterai aujourd’hui élever le débat : puisque nous n’allons pas débrancher l’internet, il va falloir se résoudre à vivre avec. Ça tombe bien, car jusqu’à preuve du contraire, l’internet est le seul moteur de croissance de notre économie en berne. La question n’est pas de savoir s’il faut interdire ou démanteler les GAFA, mais plutôt de définir un cadre sociétal pour que la croissance générée par l’internet puisse profiter au pus grand nombre. Une tâche complexe, car de nombreux paramètres de l’équation semblent échapper à celles et ceux qui planchent sur la question…

C’était d’ailleurs le sujet d’un débat auquel j’ai participé récemment : Le numérique de demain est-il déjà écrit ? Cet article va me permettre de développer les idées abordées brièvement dans ce podcast.

Quelle est la contribution de l’internet ?

La première chose à faire avant de vouloir réguler l’économie numérique est de définir ce qu’est l’économie numérique, c’est-à-dire de tracer une frontière entre ce qui est numérique et ce qui ne l’est pas. Problème : il n’existe pas de définition communément admise par tous de ce qu’est l’économie numérique, ce qui complique grandement la tâche. C’est en substance ce que l’on peut retenir du très détaillé rapport sur l’économie numérique publié récemment par les Nations Unies : Digital Economy Report 2019.

Au niveau national, s’il existait un baromètre de l’économie numérique publié par le Ministère de l’Économie, la dernière évaluation de la contribution du numérique au PIB remonte à 2018 (7,9%). Depuis, il n’existe malheureusement plus aucune statistique officielle, du moins pas à ma connaissance (cf. Études sur le numérique). Si le consensus s’établissait autour d’une prévision à 10% pour l’année 2020, l’accélération des usages numériques liée au coronavirus change la donne sans que l’on puisse encore la quantifier.

Une façon de mesurer l’importance du numérique serait de l’aborder sous l’angle des emplois. Oui, il existe des statistiques récentes, notamment celles fournies par la DARES (Data scientists, community managers… et informaticiens : quels sont les métiers du numérique), mais qui ne concernent que les emplois directement liés au numérique (3% des emplois).

Une autre façon serait de mesurer la part du commerce en ligne dans les ventes globales, mais là encore nous manquons de recul, car les derniers chiffres disponibles (le e-commerce représentait 10% des transactions en début d’année) semblent largement en dessous des moyennes européennes, notamment au Royaume-Uni (Lockdown takes ecommerce to 40% of retail).

Bref, tout ça pour dire qu’en l’absence d’une méthode d’évaluation fiable de l’apport du numérique, nous avons bien du mal à en évaluer l’intérêt, surtout face aux nombreux reproches qui sont faits à l’internet, le nouvel ennemi public N°1 à en croire certains…

Quels sont les problèmes de l’internet ?

Je pense ne pas me tromper en disant qu’il y aune corrélation directe entre l’augmentation des usages numériques et les reproches que l’on peut faire à l’internet. Exemple : plus on utilise la visio-conférence et plus on trouve que ça craint. Pourtant, notre quotidien professionnel serait bien plus laborieux si nous ne devions utiliser que nos téléphones, mais c’est un autre débat.

Nous sommes à quelques semaines de la fin de l’année et un consensus semble se former autour d’une posture de rejet (raz-le-bol de la visio, fuck les emails, il faut interdire Amazon…) et l’absolue nécessité de revenir à l’essentiel avec les « vrais gens » et les « vraies choses ». Personnellement, je ne saurais pas trop vous dire qui sont les « faux gens » avec qui j’ai maintenant l’habitude de travailler / discuter à distance via les outils numériques, ni quelles sont ces « fausses choses » que je commande en ligne, mais bon…

Toujours est-il que la sur-utilisation des outils et supports numériques a engendré un mouvement retour du balancier : après l’adoption à marche forcée, voici le rejet en bloc de tout ce qui touche à l’internet. Une posture idéologique qui peut s’entendre, car il y a de nombreux abus (cyber-harcèlement, propagation rapide d’infox, arnaques…), mais qui est extrêmement dommageable tant les améliorations et bénéfices à l’usage de l’internet sont supérieurs aux inconvénients (cf. Bilan numérique de la décennie).

Ceci étant dit, celles et ceux qui veulent voir le verre à moitié vide peuvent très facilement trouver de nombreux arguments pour limiter, voir interdire certains usages numériques. Au delà des avis et expériences personnelles, le problème est que l’opinion publique très négative du numérique relève plus d’une mécompréhension ou d’un manque de recul que de problèmes structurels :

  • L’automatisation ? Les robots existent depuis 60 ans dans l’automobile ou l’agriculture ;
  • Le commerce en ligne ? On le pratique depuis 40 ans avec le Minitel ;
  • L’intelligence artificielle ? Les agents intelligents sont exploités depuis 30 ans dans l’industrie ou le tourisme ;
  • La 5G ? C’est avant tout une appellation commerciale pour désigner un ensemble de normes de télécommunication qui évoluent tous les ans sans que vous soyez au courant ;
  • Le Health Data Hub ? Cela fait 20 ans que l’on essaye de déployer le carnet de santé électronique ;
  • L’évasion fiscale des GAFA ? Il s’agit en fait de stratégies d’optimisation fiscale qui sont pratiquées par de nombreuses grandes entreprises depuis des décennies ;
  • La précarité des travailleurs indépendants ? Cette précarité est à relativiser, car la France est un pays hors-norme en matière de couverture sociale (Why the platform economy can unlock prosperity for billions of workers) ;
  • L’exploitation des données personnelles ? Les GAFA n’ont jamais vendus vos données personnelles, ils louent l’exploitation de données comportementales, ce n’est pas la même chose ;

Je pourrais très facilement prolonger cette liste tant les sujets qui font débat ne sont que partiellement maitrisés par ceux qui génèrent ces débats et en profitent (journalistes, éditorialistes, hommes et femmes politiques…). Ce qui est certain, c’est qu’aucune décision intelligente ne peut être prise sans un minimum de recul.

Si l’on prend le cas des anti-Amazon, très rares sont ceux qui ont demandé leur avis aux premiers concernés (« Ce n’est pas dégradant de bosser pour Amazon » : à Lauwin-Planque, les salariés amers contre les critiques visant le géant américain) et savent prendre du recul (Le rôle social du commerçant), ou aux marques qui ont su investir tôt et mettre en place une organisation efficace (Growing two times faster than the rest of the market: Inside L’Oreal’s e-commerce playbook).

Le commerce en ligne n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui illustre la situation : des activités complexes que l’on cherche à encadrer en toute urgence pour se conformer à un calendrier électoral, alors qu’elles nécessitent une analyse fine des enjeux et impacts.

Pour résumer : on ne peut pas résoudre un problème que l’on ne comprend pas, et pour lequel il n’existe de toute façon aucune solution évidente. Tout est question de compromis et surtout d’interventions « douces » des pouvoirs publics. L’idée est d’avoir recours à des incitations plutôt que des interdictions.

Qu’est-il possible de faire aujourd’hui ?

Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que nous traversons une période critique et qu’après avoir subi deux périodes d’arrêt, l’économie française est en recherche de stimuli pour relancer la consommation et stimuler l’innovation / l’investissement. Le problème est que nous avons besoin de stimuli immédiats, pas de solutions dont nous verrons les bénéfices éventuels dans quelques années. Voilà pourquoi la relance (immédiate) ne peut venir que du numérique, car les autres leviers d’action sont trop couteux ou trop longs à mettre en oeuvre.

C’est dans ce contexte qu’un certain nombre de mesures ou incitations pourraient fluidifier la reprise et aider les organisations à se remettre plus vite et à renouer avec la croissance (ou à défaut limiter les pertes) :

  • Renforcer les initiatives locales (notamment les plateformes municipales de commerce en ligne : Calais, une plateforme en ligne pour soutenir le commerce local) et nationales (La France recrute 4000 personnes pour éviter le décrochage numérique de millions de Français) visant à accélérer l’adoption d’usages numériques ;
  • mettre en valeur les réussites européennes, aussi bien dans le domaine public (ex : e-Estonie) que privé (ex : OVH, Veepee, Zalendo, Booking…) ;
  • Former les salariés et accompagner les entreprises / institutions dans leur montée en compétences numériques ;
  • Repenser les mécanismes de régulation qui semblent aujourd’hui totalement anachroniques (ex : prix fixes sur les livres et jeux vidéo quel que soit le format) ;
  • Réorienter les travaux règlementaires dont on sait à l’avance qu’ils ne vont que renforcer la position dominante des GAFA (ex : nouvelle directive e-Privacy sur la gestion des cookies tiers) ;
  • Diversifier les missions du Secrétariat d’État au numérique pour lui permettre de développer des filières d’excellence et non le cantonner à des chantiers d’inclusion numérique.

Ce dernier point est particulièrement important, car force est de constater que le Gouvernement actuel aborde la question du numérique par le petit bout de la lorgnette. Il est ainsi précisé sur le site web du gouvernement que la mission générale du Secrétariat d’État chargé du Numérique est de « préparer et coordonner la politique de transformation numérique de l’État », pas de l’économie ou de la société. Quand on constate la place qu’occupe aujourd’hui le numérique dans notre économie et dans notre quotidien, on se dit que ce sujet mérite plus qu’un petit Secrétariat d’État, sur le même modèle que nos voisins anglais (Le Royaume-Uni crée une agence dont la seule mission est de réguler les géants de la tech).

Certes, certains sujets ont été bouclés en un temps record (France starts collecting tax on tech giants), tandis que d’autres sont remontés au niveau européen pour bénéficier d’un poids plus important auprès des GAFA (Le nouveau plan Européen pour le numérique : de quoi parle-t-on ?). Se sont d’excellents signaux envoyés aux géants numériques, mais qui nécessitent plus de moyens au regard des enjeux (The world’s most valuable resource is no longer oil, but data).

Comment préparer l’internet de demain ?

Maintenant que nous avons planté le décor et listé les actions possibles à court terme, il nous faut maintenant aborder les chantiers plus longs et notamment la coordination européenne. Si très clairement le web est aujourd’hui disputé par les États-Unis et la Chine (Les tensions géopolitiques accélèrent la balkanisation du web), les efforts doivent aller dans le sens d’une plus forte coopération européenne non pas pour faire émerger les futurs GAFA européens, mais plutôt pour imposer une vision européenne de l’économie numérique.

Les grands chantiers sur lesquels les pays européens pourraient plancher sont les suivants :

  • La définition de domaines numériques prioritaires (ex : santé, éducation, vieillesse…) pour orienter l’action publique et stimuler les innovations ;
  • L’organisation d’une concertation nationale pour définir une vision et des objectifs (ex : le plan Society 5.0 du Japon) ;
  • La mutualisation d’infrastructures techniques (ex : cloud, IA, blockchain…) pour être en mesure de proposer des alternatives viables aux entreprises européennes ;
  • L’harmonisation de la fiscalité pour limiter l’optimisation fiscale (ex : Irlande) et favoriser une redistribution de la valeur crée sous forme de prélèvements et taxes…

Comme précisé plus haut, ces chantiers sont plus abstraits que les actions à court terme listées précédemment, mais ils pourraient former l’ossature d’une stratégie numérique nationale, voir s’inscrire dans une réflexion internationale sur l’évolution de notre modèle de société, le capitalisme. Une évolution souhaitée qui tiendrait compte des enjeux du XXIe siècle, des nouveaux géants économiques (les GAFAM, BATH…) et de la matière première de la quatrième révolution industrielle (la donnée). À ce sujet, je vous recommande ce très bon article de fond qui questionne la valeur de la donnée ainsi que les origines du capitalisme de surveillance : Fair value? Fixing the data economy. Vous noterez au passage que je n’invente rien, puisque cette réflexion sur la « grande réinitialisation » a déjà été initié par le Forum Économique Mondial : The Great Reset.

Il y a donc, d’un côté une réflexion à mener sur le rôle que peut jouer le numérique dans la réinitialisation de l’économie globale (ses fondamentaux, son fonctionnement…) ; et de l’autre des réflexions de plus haut niveau sur l’évolution de la société et de l’avenir que nous façonnons pour nos enfants : quelle place peut-on / veut-on laisser au numérique dans cette future société ? Comment concilier progrès technologiques, économiques et sociaux grâce au numérique ? Comment résoudre la très complexe équation environnementale dans un contexte aussi tendu ?

Comme vous vous en doutez certainement, je suis loin d’avoir un début de réponse à chacune de ces questions. En revanche, je suis intimement persuadé que les changements que nous sommes en train de vivre marque une nouvelle ère de l’humanité. Il est de notre devoir de citoyens de nous intéresser à ces changements, voir d’en être acteur pour ne pas les subir (De la nécessité d’un nouveau contrat social pour homo numericus).

Est-ce le bon moment pour initier ce genre de réflexion alors que nous sommes empêtrés dans un gros bordel (crises sanitaire, économique, sociale…) ? Oui très clairement, car je suis convaincu que le numérique est la fois le problème et la solution.

Un commentaire sur “Quelle place pour le numérique dans notre avenir (et inversement)?

  1. Vraiment un article complet et intéressant. Et en effet, il vaut mieux s’intéresser à ce qui se passe dès maintenant, les changements sont majeurs. Salutations !

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