Des contenus personnalisés aux interfaces personnalisées

Depuis leur mise à disposition auprès des développeurs et du grand public, les IA génératives ont déclenché une immense vague d’enthousiasme quasiment inégalée : il n’y a potentiellement aucun domaine qui ne puisse être bouleversé à terme par l’IA, et les métiers de conception et de développement de sites web ou d’applications mobiles n’y font pas exception. Partant du principe que les modèles génératifs sont capables de générer des textes, des images, du code… nous envisageons aujourd’hui la possibilité de générer des interfaces à la volée grâce aux assistants numériques de dernière génération qui se positionneraient ainsi en alternative aux sites web et applications mobiles.

#GenAI #AssistantNumerique


En synthèse :

  • Après une période faste suite au lancement de l’iPhone, les applications mobiles ne sont plus la priorité des annonceurs et éditeurs de contenus / services, car trop couteuses à développer et à distribuer
  • Les modèles génératifs progressent de mois en mois et sont maintenant capables de générer des interfaces numériques basiques (sites web ou applications mobiles)
  • Les professionnels n’envisagent les modèles génératifs que comme des aides pour gagner en productivité, mais peuvent également y voir une forme de concurrence pour les besoins les plus simples
  • S’il n’est pour le moment pas envisageable de générer des sites ou applications complètes, mais il est tout à fait possible d’avoir recours aux modèles génératifs pour personnaliser les interfaces selon le contexte et les habitudes des utilisateurs
  • Bien évidemment, le principe de « Generative UI » (GenUI) n’est pas applicable aux usages les plus intensifs ou critiques, mais peut tout à fait correspondre à des cas d‘usage simples

La semaine dernière, Google dévoilait son futur nouveau smartphone, le Pixel 9, avec une vidéo de teasing dans laquelle seul l’assistant numérique Gemini est présenté : Google solves its Pixel 9 Pro leaks by just showing the phone early.

Le fait d’utiliser Gemini comme unique levier de différenciation est très certainement la réponse de Google à Apple qui a récemment dévoilé ses ambitions en matière d’IA, avec notamment le grand retour de Siri : L’IA est un concept, pas un produit.

À une époque pas si lointaine, les publicités pour l’iPhone mettaient en avant les applications natives spécifiquement développées pour le smartphone d’Apple avec un slogan qui ressemblait à « Changing your world one app at the time ». L’enseignement que je peux tirer de cette évolution est que les applications ou caractéristiques techniques des smartphones ne sont plus différentiantes, d’autant plus avec Samsung en embuscade (Samsung va totalement revoir son assistant Bixby) et la redoutable concurrence chinoise (Xiaomi Mix Fold 4 and Mix Flip foldables officially launch in China).

Sommes-nous en train d’assister à la fin des applications mobiles ? Je ne sais pas répondre à cette question, mais ce qui est certain, c’est que nous sommes au bout d’un cycle et qu’un autre se prépare. Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que le smartphone est assurément l’objet le plus emblématique du XXIe siècle, car il est devenu l’épicentre de la vie personnelle et professionnelle de milliards d’utilisateurs, la télécommande de notre quotidien numérique (Comment les smartphones ont changé le monde en 15 ans).

À l’aube d’un changement radical dans notre utilisation des smartphones, il est primordial de comprendre la nature et l’impact de ce changement.

Sites web > Plateformes > Applications mobiles

Il y a 15 ans, face au succès spectaculaire de l’iPhone, tous les annonceurs voulait leur application mobile. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout une priorité, car les applications natives sont couteuses à développer / mettre à jour, et surtout compliquées à faire installer par un nombre significatif d’utilisateurs, le Top 10 étant squatté par les applications sociales, messageries et jeux mobiles (Q1 2024 Digital Market Index). De ce fait, les coûts d’acquisition et de rétention sont devenus prohibitifs : Pourquoi les applications natives ne doivent plus être votre priorité.

Pour palier à ce problème de coûts, les annonceurs se sont tournés vers les sites mobiles et les web apps, ou les deux en même temps : Pourquoi les Progressive Web Apps sont la seule alternative viable aux applications natives. D’autres se contentent d’exister sur le smartphone des clients et prospects à travers les médias sociaux (Instagram, TikTok, LinkedIn…), les plateformes (AirBnB, TripAdvisor, Yelp…) ou les places de marché (Amazon, Deliveroo, Booking…) pour être au plus près de l’acte d’achat : Les plateformes numériques digèrent le monde.

Mais tout ça, c’était à une autre époque, car le marché s’est entre temps intéressé à d’autres marottes (super apps, blockchain, métavers…). Plus récemment, avec la menace du blocage des cookies tiers (« third party »), les sites web sont redevenus la priorité des annonceurs, car attirer un visiteur sur son site, c’est avoir la possibilité de lui déposer un cookie interne (« first party »), qui lui ne sera jamais bloqué (Enjeux et solutions face au blocage des identifiants publicitaires).

Nous en étions à ces considérations technico-publicitaires quand ChatGPT a été lancé à la fin de l’année 2023…

Quand les IA génèrent des interfaces

Depuis maintenant plus d’1 an et demi, l’IA générative est au coeur des préoccupations des entreprises et organisations, avec de promesses très fortes de bouleversements comme nous n’en avons jamais vu dans l’histoire de l’humanité (en fait si, mais c’est ce n’est pas l’endroit pour en discuter, cf. Mythes et réalités des IA génératives). Ceci étant dit, nous sommes au tout début d’une période de transition qui va nous amener à abandonner les outils informatiques du XXe siècle au profit d’outils numériques plus modernes et performants : les assistants numériques.

L’avènement des assistants numériques est-il proche ? Oui, car les IA génératives font des progrès spectaculaires et sont maintenant capables de générer tous types de contenus : du texte, des images, du son, de la vidéo, des éléments 3D, du code… Il n’a donc pas fallu attendre longtemps pour que les modèles de langage commencent à générer des sites web ou des applications mobiles : The Rise of GenAI in web development et Comment créer le design d’une application mobile ou d’un site Web avec MidJourney ?

Exemples de pages web générées avec MidJourney
Exemples de pages web générées avec MidJourney

Pour les professionnels de la création de sites web ou applications mobiles, c’est une petite révolution, la promesse d’un gain de temps évident avec la mise en application du principe de « promptframe » : Evolving the Wireframe for the Age of AI.

La possibilité de générer des pages ou applications à partir d’une description textuelle est une fonctionnalité que l’on retrouve maintenant dans de nombreux outils professionnels comme Teleport et Relume, ou intégré dans des outils plus généralistes comme Wix, Hostinger, Canva, Framer, Carrd

Les possibilités offertes par les modèles génératifs pour la création de sites et applications sont très impressionnantes, mais nous disposions déjà d’outils ou ressources pour compresser les temps de conception / développement, notamment les bibliothèques de gabarits, les librairies de code-source ou les outils de no-code.

Ceci nous amène à questionner la pertinence de ces nouvelles pratiques : How Generative AI Will Change Low-code/No-code Development. La conclusion de ces réflexions est que si les solutions de génération d’interfaces (« GenUI » pour « Generative User Interface ») ne sont à priori pas capables de faire le travail d’un professionnel, elles en revanche sont très intéressantes pour personnaliser une interface en fonction du besoin et des habitudes / contraintes des utilisateurs : Generative UI and Outcome-Oriented Design. Il existe effectivement une immense différence dans la façon dont les séniors et les pré-ados appréhendent et utilisent les sites web ou applications mobiles, pourtant leurs interfaces sont les mêmes.

Dans l’absolu, l’idée de personnaliser l’interface d’un site ou d’une application n’est pas neuve, car nous le faisons déjà avec les logiciels bureautiques (ex : personnalisation du bandeau dans Office), avec les mises en pages fluides (« responsive layout »), avec les vues multiples proposées par les solutions récentes de gestion d’activités (Monday, Wrike, Trello…), ou même avec les moteurs de recherche dopés à l’IA générative (cf. Introducing Bing generative search). OK, mais gardez bien en tête que les modèles génératifs ne sont disponibles que depuis moins de deux ans, ils disposent donc d’une très grosse marge de progression que l’on ne sait même pas quantifier !

Ceci me permet d’affirmer que oui, les modèles génératifs peuvent tout à fait nous aider à résoudre le casse-tête actuel : des utilisateurs qui n’ont jamais passé autant de temps sur leur smartphone, mais des applications mobiles qui n’ont jamais été aussi coûteuses et complexes à développer. La solution à ce problème n’est pas de concevoir ou développer plus vite, mais de retirer les applications de l’équation. 😱

Une interface pour chaque utilisateur et pour chaque contexte d’usage ?

À quoi pourrait bien ressembler un smartphone qui ne propose pas d’application mobile ? Une question abstraite que l’on ne se serait absolument pas posée il y a quelques années, mais qui est maintenant abordée avec beaucoup plus de sérieux, notamment par Deutsche Telekom qui a présenté en début d’année au Mobile World Congress un prototype très intriguant : AI phone: Deutsche Telekom wants to free smartphones from apps.

La prise en main de ce prototype par une journaliste nous démontre que la manipulation est très lente, plutôt laborieuse, et surtout très proche de ce que peuvent proposer les assistants numériques que l’on peut installer comme n’importe quelle application mobile (Gemini, Copilot, ChatGPT…).

Ce prototype repose sur une technologie développée par Brain.ai, une société novatrice, mais qui manque peut-être de moyens pour pousser la logique un cran plus loin. C’est justement l’ambition de Quora qui donne maintenant la possibilité aux utilisateurs de son chatbot Poe de générer des interfaces à la volée pour pouvoir visualiser les résultats de leur question : Quora’s Poe now lets users create and share web apps.

Je vous propose de tester ces trois exemples qui ne sont pour le moment pas très spectaculaires, car le service rendu est très basique, mais qui illustrent le potentiel du principe de « Generative UI » :

> Financial results analyser pour avoir une vision synthétique des résultats financiers d’une société cotée en bourse.

> Flashcard chemistry, des fiches de révision sur les grand principes de la chimie.

> Color collider, un outil pour créer des mélanges harmonieux de couleurs.

Je précise à nouveau que si ces exemples proposent une expérience très largement inférieure à des applications ou interfaces équivalentes pensées et développées par des humains, l’important est d’en saisir le potentiel, et de se projeter dans quelques années (mois ?) pour avoir quelque chose de viable, aussi bien d’un point de vue technique qu’ergonomique.

Est-ce là l’avenir des assistants numériques ? Je ne serai pas aussi catégorique, mais la possibilité de générer des interfaces à la volée me semble être un argument de poids pour changer nos usages et habitudes avec les smartphones : Chatbots et agents intelligents ne sont qu’une étape intermédiaire vers les assistants numériques.

Vous noterez au passage que le principe est le même qu’avec les assistants vocaux (un point d’entrée unique pour tous les besoins), mais qu’ici nous avons des réponses visuelles et des résultats affichés non pas sous forme de liste, mais d’une interface contextuelle. En faisant un petit effort d’imagination, on se dit que ça peut certainement fonctionner avec des cas d’usages simples.

Un principe applicable aux besoins les plus simples

J’ai conscience de faire preuve d’un enthousiasme exacerbé pour les interfaces générées par l’IA, car nous sommes encore loin du compte. L’avis le plus pertinent pour bien appréhender la réalité des usages est de poser la question aux professionnels qui, pour le moment, envisagent l’IA comme une aide à la conception plutôt qu’un moyen de remplacer les concepteurs : The Role of Prototyping in UX Design: From Wireframes to Interactive Mockups et L’IA pour analyser les interfaces : les UX designers vont-ils être tous remplacés ?

À leur décharge, il faut bien reconnaitre que la conception de sites web et d’applications mobiles est une discipline complexe qui ne peut pas être entièrement automatisée. Mais ça, vous vous en doutiez déjà…

Ceci étant dit, dans l’absolu, les sites web et applications mobiles ne sont que des intermédiaires entre des contenus / services et des utilisateurs, des interfaces graphiques. À partir de ce constat, il n’est pas interdit de réfléchir à des alternatives, et c’est justement ce que peuvent potentiellement proposer les assistants numériques. D’autant plus sur un smartphone où la taille de l’écran limite considérablement les possibilités d’affichage.

Bien évidemment, il n’est pas question de remplacer TikTok, Trello ou Clash Royal, mais plutôt d’apporter une alternative pour les cas d’usage les plus simples : recherche d’informations ou d’horaires, comparaison entre plusieurs produits, synthèse de conversation… Pour ces besoins, nous pouvons tout à fait envisager une restitution avec une interface générée à la volée, ou plutôt adaptée à la volée à partir d’interfaces génériques permettant de couvrir la majeure partie de cas.

Pour des besoins plus complexes, ou des usages plus intensifs, il y a toujours la possibilité d’utiliser les modèles génératifs au sein des nombreuses solutions de no-code (ex : Webflow, Bubble, Adalo, Glide, AppSheet de Google, Power Apps de Microsoft, Airtable… cf. Airtable’s new Cobuilder unlocks instant no-code app creation).

Et pour les besoins critiques, les applications natives restent bien évidemment la référence pour des raisons de performances et d’expérience utililsateur.

Au final, la promesse d’interfaces générées à la volée par les assistants numériques n’est pas très éloignée de celle des super apps : un guichet unique pour tous vos besoins (L’avènement des super apps). Pour le moment, cette éventualité n’est absolument pas évoquée par Google, Apple ou Microsoft, car leurs app stores respectives sont des vaches à lait, et car ils ne voudraient certainement pas se mettre à dos la communauté des développeurs d’applications. Le principal argument en défaveur des pratiques de GenUI n’est donc pas technique ou ergonomique, mais économique. Mais ce n’est pas pour autant que les éditeurs indépendants vont s’interdir de le faire (OpenAI, Anthropic…), d’autant plus que les annonceurs et éditeurs de contenus / services sont toujours confrontés à ce problème insoluble de coûts d’acquisition et de rétention.


Dans tous les cas de figure, que nous parlions d’interfaces générées à la volée, de web apps exécutées dans un navigateur ou d’applications natives distribuées dans les app stores, les géants numériques chercheront toujours à conserver un contrôle absolu sur les utilisateurs (Apple, Google et Microsoft). À moins que les régulateurs des différents pays ne les forcent à faire autrement…