L’accélération de la transformation digitale est une réalité que beaucoup refusent encore

De nombreuses entreprises et organisations ont déjà entamé leur transformation digitale, par conviction ou par nécessité. Le problème est qu’elle est généralement associée à une vision à court termes qui ne prend pas réellement en compte les enjeux de l’accélération numérique (ex : « Faisons de la vente en ligne pour augmenter notre C.A.« ). Ce manque de clairvoyance ou d’ambition, associé à une peur maladive du changement, ainsi que des mentalités ancrées dans le XXe siècle engendrent des situations cocasses où tout le monde est d’accord pour dire que le numérique est un sujet absolument prioritaire… pour les autres ! L’important étant de ne surtout pas sortir de sa zone de confort, un confort pourtant très relatif tant l’intensité concurrentielle, stimulée par le numérique et la data, est montée d’un cran.

L’accélération numérique est relative

Saviez-vous que :

  • Les 2/3 de la population mondiale sont équipés en terminaux mobiles, soit près de 4 MM de mobinautes ;
  • 3,5 MM d’internautes sont actifs sur les médias sociaux ;
  • La moitié des internautes utilise un bloqueur de publicité, tandis que 40% écoutent des podcasts ;
  • La moitié des internautes de 16 à 34 ans ont fait au moins une recherche vocale dans le mois ;
  • 1/5 des internautes regardent régulièrement des contenus relatifs aux sports électroniques…

Toutes ces statistiques, issues de l’état des lieux publié par We Are Social et Hootsuite, témoignent de la croissance des usages numériques. Cette progression dans les usages des particuliers se ressent aussi à une échelle macro-économique : la quatrième révolution industrielle est en marche. Stimulée par l’automatisation et l’intelligence artificielle, elle transforme l’industrie (The fourth Industrial revolution emerges from AI and the Internet of Things) et touche également de nouveaux secteurs d’activité, ceux que l’on croyait à l’abri : BTP, artisanat, santé

Une accélération numérique dans l’ensemble des secteurs d’activité, ce qui peut sembler être une bonne nouvelle pour notre compétitivité nationale, mais ne tient pas la comparaison face aux marchés plus mûrs qui accélèrent plus fort encore : Comment Tencent façonne l’avenir du système de santé chinois. 😖

« Puisque le numérique est omniprésent, il faut nous en passer« 

La semaine dernière, l’application FaceApp a fait le buzz avec son incroyable capacité à générer des portraits vieillis de 20 ou 30 ans (People Are Using FaceApp Aging Filter To Compare Selfies With Their Parents’ Photos), mais également ses CGU plutôt abusives. Ce bad buzz n’est que le dernier d’une longue liste, celle des arguments en faveur d’une plus forte régulation des outils numériques. Certes, il y a un risque (quoi que ça dépend : FaceApp, comparaison avec Facebook, Instagram et SnapChat), mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Le grand public commence à prendre conscience de la place que le numérique occupe dans le quotidien, mais cette prise de conscience se traduit par une méfiance accrue et une volonté d’y remédier (on parle alors de digital detox ou de sobriété numérique). J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi autant de personnes se mobilisent pour nous faire décrocher de l’internet et si peut se préoccupent du temps passé devant la TV… Plutôt que de céder aux sirènes du populisme numérique, je préfère défendre l’idée de pleine conscience numérique : le fait d’être conscient des avantages et inconvénients des outils et supports numériques, et d’organiser son quotidien pour vivre sereinement avec tous ces contenus, services, plateformes…

Il y a donc un décalage entre l’opinion publique (du moins ceux qui font le plus de bruit) et les nombreuses initiatives lancées par le Gouvernement (Qu’est-ce que le label « numérique inclusif » annoncé par le gouvernement ?, Services publics : deux tiers des principales démarches administratives sont réalisables par Internet, La carte Vitale numérique est disponible dans deux départements, Le gouvernement lance un pass pour réduire la fracture numérique…), les organisations (Label École, l’école e-commerce de la deuxième chance créée par Emmaüs, L’école Simplon.co lève 12 millions d’euros pour former les décrocheurs aux métiers du web, UNESCO explores digital tech and games for more peaceful and sustainable societies) ou les entreprises privées (Google launches a new portal for small businesses, Coca-Cola forme ses petits revendeurs au digital en France). Si autant d’efforts sont placés dans ces projets, c’est que les outils et supports numériques permettent de repenser les offres et services du quotidien (baisse des coûts de distribution, inclusion, optimisation grâce aux données…), une aubaine dans un contexte économique plutôt morose.

L’accélération numérique est une réalité, vous ne pouvez pas lutter contre. Refuser la transformation digitale c’est tourner le dos à d’innombrables opportunités, c’est également renoncer à une infinité de contenus et services qui facilitent grandement notre quotidien. Se priver de numérique aujourd’hui, c’est un peu comme se priver d’électricité : c’est possible si vous avez de fortes convictions, mais ça vous complique le quotidien.

Cette résistance est d’autant plus dommageable que la transformation digitale n’est pas binaire, il n’y a pas d’avant et d’après, c’est un processus continu. Même les acteurs les plus à la pointe sont également exposés à l’accélération numérique : Microsoft a dû fournir des efforts considérables pour faire pivoter son offre vers le cloud, tandis qu’Amazon vient d’annoncer un très ambitieux plan de requalification de ses manutentionnaires pour compenser le déploiement de robots dans ses entrepôts : Amazon is going to train 100,000 workers in these 6 areas of tech.

Si même Amazon met en place un vaste programme de formation, c’est que le risque de baisse de l’employabilité est bien réel. Un risque que les salariés perçoivent aussi en France, mais qui ne les motive pas pour autant.

La transformation digitale est tellement importante qu’on la laisse aux autres !

Cela fait plus de 20 ans que je travaille dans le secteur du numérique, plus de 4 ans que je monte des programmes de transformation digitale, et je suis toujours confronté au même problème : tous mes interlocuteurs sont d’accord pour dire que le numérique est facteur de progrès dans l’environnement professionnel, mais aucun ne se sent particulièrement visé. Pour vous la faire courte : la transformation digitale est une nécessité pour les autres, mais pas pour eux, car ils ont toujours bien fait leur travail.

Depuis tout ce temps, j’ai acquis la certitude que ces personnes ne sont pas mal intentionnées ou récalcitrantes, mais qu’elles sont victimes d’un biais psychologique / émotionnel : elles évaluent leur valeur ou employabilité en fonction de paramètres qu’elles connaissent ou maitrisent (les compétences qu’elles ont acquises au fil des années, les clients fidèles…) en faisant abstraction de l’évolution des besoins ou de la concurrence. Pour faire court : elles ont une perception déformée de la réalité (ex : « Dans mon entourage, il y a plein de gens qui n’ont pas internet » (véridique !).

Ce que je m’efforce de faire est de les aider à prendre conscience que leurs compétences ne sont pas remises en cause, mais que les conditions de marché ne sont plus les mêmes à partir du moment où les 4/5 des adultes possèdent un smartphone et où il est possible d’accéder grâce à lui à une infinité de services en quelques secondes et de se faire livrer n’importe quel produit gratuitement le lendemain. Si vous me lisez depuis plusieurs années, alors vous avez déjà constaté mon obsession pour les plateformes, les smartphones et ce qui vient après.

Cette prise de conscience de l’évolution du marché et des habitudes de consommation devrait logiquement générer une grande vague d’enthousiasme pour les programmes de transformation digitale lancés par les entreprises, or c’est plutôt l’inverse : d’après une étude réalisée par OpinionWay pour l’ENI, 90% des personnes interrogées sont conscientes de l’importance du numérique dans le monde professionnel, mais seul 1/3 envisage de se former en conséquence et de changer de poste (1/3 des actifs s’est reconverti ou envisage de se reconvertir professionnellement dans le numérique). Traduction : le numérique, c’est important, mais c’est le problème des autres.

Les raisons invoquées sont les suivantes:

  • 60% pensent qu’il faut déjà avoir des compétences techniques ;
  • 42% trouvent que le coût de formation est trop élevé ;
  • 25% jugent que ces métiers sont plutôt destinés aux jeunes.

Très clairement, ces raisons sont autant de prétextes pour ne pas avoir à sortir de leur zone de confort. Il y a effectivement l’argument du prix des formations, généralement supérieur au CIF, mais qui ne rentre pas en ligne de compte lorsque le programme de formation est financé par l’employeur et qu’il est quand même boudé. 😤

Généralement, une poche de « résistants » parvient à ruiner la motivation d’une part significative des salariés, le tout sans forcer, au hasard d’une discussion à la machine à café : « ils sont sympas avec leur programme, mais je n’ai pas le temps« . Du coup, ça fait culpabiliser les autres qui ont peur de se voir reprocher d’abandonner leur poste ou de fuir leurs responsabilités…

Une autre manoeuvre d’esquivement consiste à masquer leur peur du changement derrière des considérations éthiques (« Et l’humain dans tout ça ?« ) ou macro-économique (« Je ne veux pas participer à la destruction d’emplois et à la paupérisation des classes moyennes« ). Ceci est particulièrement vrai quand il est question d’automatisation ou d’intelligence artificielle, mais nous sommes trèèèèèèèèèès loin d’un déploiement généralisé de ces solutions. D’autant plus que de nombreux chantiers numériques sont en souffrance et mériteraient une place prioritaire dans la feuille de route : améliorer le ou les sites web (vitesse de chargement, compatibilité avec les smartphones…), optimiser l’acquisition de trafic (marketing à la performance) et la transformation (ergonomie incitative), fluidifier les parcours client…

Bref, les salariés trainent des pieds, pour des raisons plus ou moins légitimes, et pendant ce temps-là, la dette numérique se creuse et les GAFAM continuent de consolider leurs positions dominantes (cf. Ne devenons pas les vassaux numériques des GAFA).

La transformation de la dernière chance ?

Nous sommes quasiment en 2020 et vous seriez extrêmement surpris du nombre de personnes que je croise dans mon quotidien professionnel qui sont complètement désinvesties du sujet numérique, comme si le web était un problème, une nuisance, que l’on demande à un prestataire de régler (au même titre que des rats dans un entrepôt). Pourtant, le numérique est omniprésent (4 MM de smartphones en circulation dans le monde) et il ne va pas disparaitre, contrairement à d’autres médias qui sont en forte perte de vitesse (la TV enregistre par exemple au premier semestre 2019 une diminution de 9 min. du temps d’exposition : Télévision, la baisse de la durée d’écoute se poursuit).

Je n’ai de cesse de le répéter : la situation est grave pour les acteurs traditionnels, plus grave qu’elle n’y parait. Il y a la concurrence des nouveaux entrants (startups, micro-marques…), mais il y a surtout la menace des GAFAM et des plateformes en général. Initier une transformation digitale est une première étape importante pour chercher à optimiser les coûts, baisser la consommation de matières premières, améliorer l’efficacité opérationnelle / marchande, fluidifier la circulation de l’information… mais tout ceci ne mettra pas votre entreprise à l’abri des GAFAM et plateformes numériques (Quand les plateformes numériques passent de l’intermédiation à l’intégration, que reste-t-il aux acteurs traditionnels ?). C’est d’ailleurs tout l’enjeu de l’accélération numérique : ne pas se laisser distancer par un marché et une concurrence qui se transforment potentiellement plus vite que votre entreprise.

Cette accélération numérique passe par différentes phases, mais concerne en priorité trois volets :

Quand on y réfléchit bien, il n’y a rien de révolutionnaire ou surprenant dans ces trois volets, simplement des chantiers stratégiques dictés par le bon sens face à un marché et une concurrence bouleversés par le numérique. Encore faut-il que le caractère stratégique (critique ?) de ces chantiers soit correctement perçu par la Direction Générale de l’entreprise. Malheureusement, les membres du COMEX regardent généralement dans la mauvaise direction : ils essayent de reproduire ou faire perdurer les succès du passé (ceux qui reposent sur les conditions de marché du XXe siècle) et ne s’intéressent pas assez critères de réussite du XXIe siècle (ceux qui vont permettre de se démarquer de la concurrence et de réduire la menace des GAFAM).

2 commentaires sur “L’accélération de la transformation digitale est une réalité que beaucoup refusent encore

  1. Pas facile de faire entrer dans la cervelle des dirigeants sortie d’écoles de commerce, conformistes et formatés, qui ne savent que faire du copier/coller de se qui à fonctionné.. qui ont une vision à court terme… qui ont un esprit de copinage avant d’avoir un esprit visionnaire…
    Bref.. votre boulot est un vrai défi ;)

  2. Je suis très étonné de voir monter la part de l’excuse « Et l’humain dans tout ça ? » depuis 2 ou 3 ans et en particulier dans les industries. Il y a évidement des programmes réels pour redonner de la signification aux différentes taches et, en conjonction avec l’automatisation, transformer les postes et les missions. Mais il y a aussi beaucoup de stratégies d’automatisation pures qui parlent de la place de l’humain … et on se demande vraiment l’objectif :)
    PS deux livres de 2018 qui m’ont laissés une sensation étrange => http://maubon.info/blog/2018/09/06/lindustrie-lusine-et-le-futur-a-travers-deux-livres/

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