Une nécessaire régulation de l’accélération digitale pour retrouver croissance et progrès

Ces derniers temps, nous assistons à un intéressant phénomène de chassé-croisé : les politiques s’intéressent au web, tandis que les géants numériques s’intéressent à la politique. Un phénomène pas réellement surprenant dans la mesure où les GAFAM ne sont plus de « simples » régies publicitaires, boutiques en ligne ou fabricants/éditeurs, ce sont d’authentiques super-puissances numériques. Mais pour reprendre la célèbre maxime de l’Oncle Ben dans Spider-Man : « Avec une grosse audience, viennent de grosses responsabilités« . Le problème est que les géants numériques pèchent par naïveté et n’ont pas réellement pris la mesure de leurs responsabilités. Il est donc tout à fait logique que les gouvernements cherchent à cadrer la puissance et la diversification des acteurs du numérique tout en trouvant un moyen de retrouver de la compétitivité et du dynamisme économique dans un contexte de croissance zéro.

Quand les gouvernements tentent de cadrer les internets

Aviez-vous remarqué à quel point les gouvernements et politiciens s’étaient investis dans le cadrage du numérique ses derniers mois ? La liste commence à sacrément s’allonger :

En résumé : le numérique est devenu un enjeu économique, sociétal et géopolitique. Il y a donc un retour en force des politiques sur le sujet : Une nouvelle équipe pour défendre la souveraineté économique de l’Europe. Et inversement avec des patrons issus du numérique qui lorgnent du côté de la politique (ex : Jeff Bezos, le fondateur de Amazon qui a racheté le Washington Post). Pour s’en convaincre, il suffit de voir la tournure du dernier discours du patron de Facebook où il présente sa plateforme sociale comme le 5e pouvoir : Zuckerberg doubles down on free speech, the Facebook way et The Internet and the Third Estate.

Le web, et Facebook en particulier, est-il réellement le 5ème pouvoir, celui qui supplante la presse et permet de faire basculer des élections ? Oui, et nous en avons d’ailleurs eu la preuve dans différents pays : Grande Bretagne, États-Unis, Inde, Birmanie, Turquie, Italie, Brésil, Pologne… La manipulation de l’opinion publique à des fins électorales est devenue la marotte des partis politiques alternatifs : Europe’s populists are flooding social media, research shows, The effect of fake news on populist voting: Evidence from a natural experiment in Italy et Poland’s rightwing populist win should be a wake-up call for democrats worldwide.

Un sujet qui préoccupe surtout les journalistes… et les candidats aux prochaines élections ! Du coup, tout le monde aux États-Unis est plus ou moins d’accord pour démanteler les GAFA, ou à défaut fortement réguler Facebook et YouTube, surtout à l’approche des prochaines élections (Disinformation and the 2020 Election: How the Social Media Industry Should Prepare).

Le démantèlement / la régulation des géants numériques est d’ailleurs un thème de campagne à la mode, notamment pour l’américaine Elisabeth Warren et la danoise Margrethe Vestager qui a été confirmée au poste de commissaire à la concurrence (À la Commission européenne, Margrethe Vestager va rester le cauchemar des GAFA). N’est-il pas utopique de penser que l’on puisse influer sur le cours de l’histoire et limiter la puissance de ces géants numériques ? Oui à court terme, mais non à moyen ou long terme. Pour bien aborder ce sujet, il faut se placer sur une échelle plus longue et notamment se souvenir de quels étaient les acteurs numériques dominants il y a 20 ans (pour mémoire : Yahoo, AOL, MSN, Spray…). La roue tourne, il faut simplement s’assurer qu’elle tourne dans le bon sens, d’autant plus que la partie n’est pas nécessairement perdue face aux GAFAM / BATHX, notamment en ce qui concerne l’intelligence artificielle (IA : ce que Gaspard Koenig et Laurent Alexandre ne comprennent pas et AI Landscape and indicators).

Donc non, au cas où vous vous posiez la question, internet n’est pas une zone franche où l’on peut faire tout et n’importe quoi. Peut-être est-ce différent sur le darknet, mais en tout cas, il n’y a pas qu’en Chine ou en Russie que l’on contrôle / cadre l’activité en ligne. Les gouvernements des différents pays investissent d’ailleurs beaucoup d’énergie pour accentuer ce cadrage, à la mesure des enjeux que le numérique représente.

Le numérique a transformé notre société, mais vous le saviez déjà, non ?

Il faut vraiment être aveugle pour ne pas constater à quel point le numérique a bouleversé la distribution (commerce en ligne), les médias (informations), les divertissements (films et séries, jeux vidéo…), l’entreprise (SaaS, collaboration, automation…). Le tout avec un mélange de succès et d’échecs, il faut bien le reconnaitre.

Puisque le numérique couvre l’ensemble des secteurs d’activité, autant anticiper et limiter les catastrophes tout en favorisant les succès, notamment dans des domaines sensibles comme la santé, l’éducation, l’alimentation, l’urbanisation… Le débat a ainsi été relancé récemment avec la débacle de la tentative d’introduction en bourse de WeWork, la célèbre société de coworking (WeWork Is Not a Laughing Matter), et surtout le questionnement autour des sociétés soit-disants numériques : WeWork Proves There’s No Such Thing As A ‘Tech’ Company.

Le problème soulevé par cette histoire est que tout l’argent et l’énergie investis dans une société comme WeWork est autant d’argent et d’énergie qui ne sont pas investis ailleurs. Loin de moi l’idée de jouer les démagogues, les sommes perdues ont été investies par des professionnels (des fonds d’investissement) qui pouvaient se permettre de les perdre en misant sur des actifs spéculatifs, donc des sommes qui n’auraient de toute façon pas été utilisées pour combattre la faim dans le monde. Ceci étant dit, ne devrions-nous pas réfléchir à un moyen d’orienter les investissements là où la société en a le plus besoin (ex : transition énergétique) ? Certes, de gros efforts sont faits en matière d’incitation fiscale, mais je pense que nous pourrions aller plus loin.

Ceci est d’autant plus vrai quand il est question des géants numériques qui ont accumulé des sommes considérables en trésorerie (plusieurs dizaines de milliards de dollars) et qui les utilisent pour se diversifier de façon très agressive. Laissez-moi ainsi vous rappeler que Google fait de la livraison par drone (Alphabet’s Wing begins making first commercial drone deliveries in the US), que Amazon se lance bientôt dans la fourniture d’accès (Amazon plans nationwide broadband, with both home and mobile service), et que Microsoft investit dans la production alimentaire (Here’s why Microsoft just invested $1.5M in a North Dakota high-tech farm project).

Google, Amazon et Microsoft occupent une place considérable dans notre quotidien, avons-nous envie qu’ils étendent encore leur puissance dans la distribution, l’accès à internet ou l’alimentaire ? La question est difficile à trancher dans la mesure où les alternatives ne sont pas forcément meilleures : entente illicite sur les tarifs entre les opérateurs mobiles, pratiques anti-concurrentielles dans la grande distribution, mainmise des grands conglomérats sur les semences… La diversification des géants du numérique peut potentiellement stimuler la concurrence et apporter du progrès, mais qui sera là pour en juger ? Et surtout : qui peut potentiellement contrôler ces potentiels nouvelles dynamiques concurrentielles ou progrès, et sévir en cas de dérive ?

Une nécessaire régulation pour assainir le marché

Tout ceci nous mène logiquement à envisager une forme de contrôle du développement du numérique dans notre société et notre vie quotidienne (j’appelle ça l’accélération digitale) pour éviter les dérives et faire en sorte que le plus grand nombre puisse en bénéficier :

Comme vous pouvez le constater, les sujets sont nombreux, ils touchent tous les aspects de notre quotidien (médias, politique, revenus, impôts, santé…) et font déjà l’objet de débats publics en vue d’une régulation prochaine. Au vu des enjeux et de la gravité des sujets, seuls les gouvernements peuvent parvenir à une forme de régulation efficace, pas les associations d’utilisateurs, n iles lobbies ou les marchés financiers.

Encore une fois, le but de la manoeuvre n’est pas de ralentir l’innovation, mais de fluidifier la transition numérique tout en s’assurant qu’elle se passe dans de bonnes conditions. En ce sens, je rejoins la posture de l’ex Ministre du redressement productif qui avait fait scandale il y a 6 ans (La vraie-fausse gaffe d’Arnaud Montebourg sur l’innovation et les vieux business) : « When innovation destroys systems, we have to go slowly« . Ce petit aparté historique est important, car il donne raison au représentant du Gouvernement de l’époque : Uber, Deliveroo ou Doctolib ont complètement modifié leurs secteurs respectifs, pour le meilleur… et pour le pire. Si personne ne peut remettre en question les gains apportés par les plateformes numériques pour le consommateur, la question se pose pour l’environnement ou pour les conditions de travail des sous-traitants.

Oui la transformation digitale fait peur, personne ne remet ça en cause. Pourtant la destruction créatrice est un phénomène contre lequel vous ne pouvez pas lutter, autant donc faire avec et ne pas tomber dans le techno-obscurantisme ou verser dans le populisme numérique.

Deux sujets récents alimentent mon appréhension : la paranoïa autour des compteurs Linky qui a mené à une décision de justice grotesque (Après étude, les ondes des compteurs Linky sont très loin des limites autorisées) ; le système de Social Credit Score en Chine que les médias brandissent comme un épouvantail alors qu’il ne fait qu’émuler le principe de credit score qui existe depuis des décennies aux US. Pour bien comprendre la genèse de ce projet et son utilité, il vous suffit de lire ces deux articles : All Carrots and No Sticks, A Case Study on Social Credit Scores in Xiamen and Fuzhou et The apps using social credit in China.

Lutter contre le techno-obscurantisme est une chose, relancer la croissance et stimuler le bien-être en est une autre. Pour y parvenir, nous allons avoir besoin de beaucoup plus d’ambition.

Poser les bases d’une nouvelle société numérique

Toutes ces réflexions nous mènent à un sujet qui me tient à coeur et que j’ai déjà abordé au cours des derniers mois : la transformation de notre société et surtout l’évolution de nos modes de vie pour s’adapter à une nouvelle réalité façonnée par le numérique. Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans un énième discours moralisateur sur l’impact écologique des NTIC, d’autres le font bien mieux que moi. Je préfère conclure cet article en élargissant le débat plutôt qu’en le restreignant à l’environnement.

Je suis ainsi persuadé que pour bien rentrer dans le 21e siècle et faire face à ses nouveaux enjeux, il nous faut voir plus grand et sortir des modèles Fordistes ou néo-capitalistes pour trouver de nouveaux modèles économiques, politiques, sociétaux afin de retrouver la croissance et le progrès et assurer un avenir serein à homo numericus.

Ne nous voilons pas la face : la recherche de competitivité / croissance / progrès à travers les NTIC est un chantier récurent des différents gouvernements de gauche ou de droite qui se sont succédés. Le problème est que cette équation ne peut être résolue si l’on se limite au territoire national. Pour parvenir à poser de nouvelles bases saines, il nous faudra raisonner à l’échelle européenne : Construisons une Europe numérique plutôt que dénigrer le progrès.

Cette notion d’Europe numérique n’est pas neuve, mais elle est de plus en plus pertinente et pressante au vu du conflit sino-américain. Oui c’est (encore) possible, mais il faut agir vite et de façon concertée (Un agenda numérique pour l’Europe), d’autant plus que nous avons un modèle qui fonctionne à l’intérieur de nos frontières : l’Estonie. Pour vous mettre à niveau sur ce sujet, je vous propose cette série d’articles : En Estonie, la nationalité numérique a fêté ses 4 ans, Comment je suis devenue e-résidente estonienne et Redéfinir ce que c’est d’être un pays à Tallinn, l’hyperconnectée.

Dans ce contexte, l’initiative du Danemark de nommer un ambassadeur aux GAFAM est tout à fait pertinente : il faut privilégier le dialogue et la co-construction à l’obstruction. Pour en savoir plus, je vous recommande une interview de l’année dernière (On a rencontré Casper Klynge, le premier ambassadeur auprès des GAFA : « Les GAFA emploient à peu près 420.000 personnes. Mais leur valeur en Bourse est plus ou moins équivalente au PIB de la France« ) et cette entrevue plus récente à l’occasion d’un récent voyage diplomatique : Le premier techno-diplomate du monde en visite au Canada. D’ailleurs suivi par la France en fin d’année dernière : Qui est Henri Verdier, le nouvel ambassadeur pour le numérique ? et Henri Verdier : « La transformation de l’Etat doit surtout être organisationnelle et managériale ».

Ainsi, le plus important dans l’immédiat n’est pas d’empiler les règles, faites par des néophytes et facilement contournables, mais d’éduquer, car il y aura toujours des failles. Nous en avons une illustration récente avec la loi anti-porn britannique qui tombe à l’eau : Sites pornographiques: le Royaume-Uni renonce à réclamer les papiers d’identité des internautes.

Au final, si le cadre juridique est la première étape, le point de passage obligatoire, il doit impérativement être complété par un travail pédagogique auprès des internautes / mobinautes / socionautes pour qu’ils acquièrent les bons réflexes et soient au fait des opportunités offertes par le web, les smartphones et les médias sociaux ; de même que les dangers potentiels et les limitations. Le but de la manoeuvre serait d’aider les utilisateurs à prendre du recul et à développer une conscience de leurs faits et gestes numériques, pour leur faire comprendre qu’ils sont à la fois le problème et la solution (People fix things. Tech doesn’t fix things).

En synthèse : civiliser les utilisateurs, c’est-à-dire leur apprendre à jouir de cette civilisation numérique, en adoptant de bonnes manières, tout en participant à la construction d’une collectivité socialement plus complexe et mieux structurée. Nous parlons bien ici de structure sociale : une structure où chacun trouve sa place, humains comme machines.

Dans le même temps, peut-être serait-il également bénéfique d’aider les citoyens à redéfinir ce qu’est le bonheur au 21e siècle et mieux cohabiter avec les technologies numériques dans son quotidien professionnel et personnel (We have the tools and technology to work less and live better).

5 commentaires sur “Une nécessaire régulation de l’accélération digitale pour retrouver croissance et progrès

  1. « donc des sommes qui n’auraient de toute façon pas été utilisées pour combattre la fin dans le monde »… sans doute voulais-tu écrire « donc des sommes qui n’auraient de toute façon pas été utilisées pour combattre la faim dans le monde », sinon, j’ai du mal à comprendre la signification du mot « fin » dans ce contexte…

  2. Merci pour cet article détaillé, synthèse équilibrée d’un sujet bouillant. Juste un détail l’autrichienne Margrethe Vestager est en fait danoise…

  3. Comment écrire un article pareil et se passer de parler de la blockchain qui sera l’axe central du future proche des NTIC ?!!
    Si j’ai un seul conseil à donner aux lecteurs de ce blog c’est de s’informer rapidement sur la blockchain et la token économie… Je suis consterner par le peu de vision des Français et des Européens concernant la blockchain !
    Même le Président Xi Jinping appel à développer les projets sur La blockchain dans son Pays !!
    MAIS OUVREZ TOUS YEUX !! Informez vous !!!
    EOF

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