Les macro-tendances et grands enjeux qui vont façonner la civilisation numérique du 21e siècle

La crise énergétique est sur le devant de la scène. Il faut dire que l’augmentation spectaculaire du prix de l’électricité a de quoi inquiéter les particuliers comme les entreprises. Malheureusement, cette source d’inquiétude n’est qu’une préoccupation parmi de nombreuses autres. La permacrise est une réalité qui reflète une évolution trop rapide de nos modes de vie, stimulée par l’adoption massive des outils et de terminaux numériques. Plutôt que de les désigner comme responsables de tous les maux d’une société qui se fracture (désinformation, discours haineux, concentration des richesses, sur-consommation d’énergie…), je vous propose de prendre de la hauteur et d’étudier leur impact macro-sociétal pour mieux réfléchir à la place que nous souhaitons leur accorder à l’avenir.

La semaine dernière avait lieu le grand RDV annuel de la musique : Les MTV Video Music Awards. Si la chaine musicale ne bénéficie plus de l’aura qu’elle avait dans les années 90, elle reste tout de même un marqueur de la culture populaire. Cela n’a donc choqué personne quand deux célébrités ont fumé un énorme joint sur scène avant de se « téléporter » dans le métavers pour y faire un duo : Eminem and Snoop Dogg Smoke a Giant Joint and Go to the Metaverse for 2022 MTV VMAs Performance.

Et pendant ce temps-là, des hackeurs se sont amusés à pirater l’application Yandex Taxi pour créer des fausses courses et provoquer un gigantesque embouteillage à Moscou en faisant converger tous les taxis dans le même quartier : Anonymous claims responsibility for Moscow traffic jam tied to app exploit.

Est-ce que le monde est devenu fou ? Non, ce sont simplement des événements de la vie courante dans une société où le numérique est omniprésent. Le problème est que tout ceci est arrivé très vite, peut-être trop vite… Je suis persuadé que nous ne pouvons pas continuer à faire comme si rien n’avait changé. Aussi, je prêche depuis longtemps pour une prise de recul sur les grands bouleversements induits par la quatrième révolution industrielle et la généralisation du numérique dans notre quotidien : Comment les smartphones ont changé le monde en 15 ans et Sommes-nous et souhaitons-nous être contrôlés par des algorithmes ?

Je suis personnellement convaincu que nous sommes en train de vivre un véritable basculement de civilisation porté par de nouveaux usages (binge watching, quick commerce, tinderisation…), de nouvelles aspirations (consommation responsable, revenus passifs…) et de nouveaux modes de vie (télétravail hybride, nomadisme…). Le plus important n’est pas de lutter contre ces changements, mais d’en prendre conscience pour mieux les vivre et mieux les intégrer dans les différents aspects de notre quotidien (travail, consommation, loisirs, santé…).

La permacrise marque la fin d’une époque

L’humanité est passée par différents stades de maturité. Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire, mais je démarre mon argumentation à la dernière époque charnière en date : la 3e révolution industrielle. Dans les années 1970, la société a été bouleversée par l’arrivée de l’électronique, aussi bien en entreprise, que dans les foyers, que dans les commerces. Ajoutez à cela les chocs pétroliers des années 73-79 et vous avez ce que l’on décrit aujourd’hui comme un basculement de civilisation.

Au cours de cette période de transition, le quotidien et les modes de vie ont été bouleversés par la généralisation de la TV et de la voiture. Nous étions en plein âge d’or de la consommation : les publicités à la TV servaient à créer un besoin (donner envie d’acheter un produit), tandis que les voitures et crédits permettaient de le combler (financer l’achat et se rendre dans le supermarché qui distribuait ce produit).

À cette époque, la consommation était un pilier majeur de la société : source d’émancipation et de valorisation sociale. Les entreprises cherchaient à produire toujours plus, les distributeurs à vendre toujours plus et les consommateurs à acheter toujours plus. Cette période d’insouciance reposait sur le développement de l’import / export et sur une énergie abondante (l’électricité produite dans les centrales nucléaires).

Puis, l’Euro a été adopté par de nombreux pays européens (déclenchant un mouvement inflationniste) et nous avons subi plusieurs crises majeures : les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008. La situation a empiré en France à partir de 2018, car nous avons connu des crises multiples avec l’épisode des Gilets Jaunes (crise sociale), la pandémie (crise sanitaire), les catastrophes naturelles (crise environnementale), l’invasion de l’Ukraine (crise diplomatique), les pénuries (crise industrielle et énergétique),la chute de l’Euro (crise monétaire)… L’indice de Développement Humain que le Programme des Nations unies pour le développement utilise depuis trente-deux ans pour mesurer la santé, l’éducation et le niveau de vie des nations est au plus bas : Chute générale de l’indice de développement humain pour la deuxième année d’affilée.

J’espère ne rien vous apprendre en écrivant que notre quotidien est très différent de ce qu’il était il y a à peine 20 ans. L’explication est simple : nous sommes en pleine 4e révolution industrielle, un nouveau basculement de société provoqué par une technologie de rupture (le numérique, qui succède à l’électronique) et par des crises majeures (comme les chocs pétroliers des années 70).

Je ne suis pas sociologue, mais je constate que ces deux facteurs combinés génèrent une période de transition, donc d’instabilité, dont nous sommes encore incapables d’appréhender tous les impacts et d’identifier la fin. Ce qui est certain, c’est que les conditions de marché, et plus généralement la société, que nous avons connu au XXe siècle sont définitivement balayées par la permacrise. Nous sommes ainsi dans un contexte sociétal schizophrène où se côtoient désobéissance civique et ultra fast fashion…

Quel est le rôle du numérique dans tout ça ? Dans la mesure où les outils et supports numériques sont omniprésents dans note quotidien, ils ont joués le rôle de catalyseur. Au-delà des bouleversements liés à la crise de la COVID, il est important de prendre de la hauteur et d’étudier les changements de ces deux dernières décennies d’un point de vue macro pour bien comprendre le rôle joué par le numérique.

De quelle(s) fin(s) parle-t-on ?

Résumer les changements des 20 dernières années n’est pas chose facile. Nous pouvons néanmoins identifier des macro-tendances technologiques, économiques et sociétales qui ont contribué au changement d’époque.

Fin des médias de masse. Ce n’est un secret pour personne : la TV, la radio et la presse accusent une très nette perte d’audience, donc de puissance, au profit des médias numériques (médias sociaux, applications de messagerie, métavers…). Cette perte de puissance est directement liée à la multiplication des écrans. La fragmentation du paysage médiatique complique aujourd’hui grandement la tâche des producteurs de contenus (dont les coûts de distribution explosent, et qui ont le plus grand mal à fidéliser leur audience) et des régulateurs (qui s’arrachent les cheveux sur le sujet épineux de la modération). Les terminaux numériques et les offres OTT (ex : Netflix, Disney+…) sont ici directement responsables de ce changement et des complications pour les annonceurs qui sont forcés de revoir leur façon de communiquer pour éviter l’éparpillement de leurs ressources (baisse de l’efficacité publicitaire, augmentation du coût d’exposition…).

Fin des ordinateurs. Les desktops et laptops sont petit à petit remplacés par des terminaux hybrides en entreprise, et ont été délaissés au profit des smartphones et tablettes dans les foyers. Ce basculement des équipements numériques s’accompagne d’une transition depuis les interfaces traditionnelles (écrans 4/3, clavier + souris) vers des affichages différents (ex : écran vertical des smartphones) ainsi que des interfaces de saisie naturelles (écran tactile, recherches visuelles, commandes vocales et gestuelles…). Certes, les ordinateurs ne sont pas morts, loin de là, mais ils ne sont plus du tout le terminal de référence. En rapport avec le paragraphe précédent, les éditeurs de contenus et services n’ont d’autres choix que d’adapter leur production aux spécificités de ces nouveaux terminaux.

Fin des logiciels. Les suites logicielles et ERP installés sur les ordinateurs (ex : pack Office, Oracle…) sont maintenant supplantés par les applications en ligne qui offrent beaucoup plus de souplesse (Software as a Service Market Size to Reach USD 716.52 Billion). Le revers de la médaille est que cette facilité de déploiement et d’adoption favorise la multiplication des canaux de communication (ex : Slack) ainsi que la perte de contrôle par les DSI (shadow IT). Et si en plus, vous laissez la possibilité aux équipes de créer leurs propres applications (Le no-code pour s’adapter plus vite dans un environnement post-COVID), là il devient très compliqué de maintenir la cohérence d’un SI. La priorité pour les entreprises est maintenant de lutter contre la dispersion des informations et données, de contrôler les accès (sécurisation) et d’intégrer ces différentes applications au sein d’un environnement de travail unifié et repensé (Futur du travail : parler moins pour mieux collaborer et produire plus).

Fin de l’écrit. Initiés au XVe siècle avec l’apparition de l’imprimerie, les modes de communication écrits sont petit à petit délaissés au profit d’une communication visuelle ou orale. Principaux responsables de cette migration, les smartphones se révèlent être des outils de production de contenus beaucoup plus simples et performants que les claviers (les micro-vidéos sont bien plus populaires que les articles). Mais il n’y a pas que la lecture, puisque l’intelligence artificielle autorise de nouvelles interactions (reconnaissance vocale et visuelle) dites « naturelles ». Tout ceci concourt à une réduction drastique de la consommation de contenus écrits au profit de contenus visuels, de même que la montée en puissance des terminaux à commande vocale (ex : enceintes et oreillettes connectées). Rassurez-vous, il n’est pas question d’arrêter d’apprendre à lire ou écrire aux enfants, mais il y a un évident impact sur les chaines de production de contenus et de publicités.

Fin des catalogues. Après plusieurs décennies de sur-consommation et de standardisation de la production (les deux sont liées : production en grandes séries = économies d’échelle = baisse du prix de vente = consommation de masse), les marques se heurtent maintenant à des consommateurs plus exigeants. Pour se démarquer, il ne leur suffit plus de fournir un catalogue papier (brochure), électronique (PDF, boutique en ligne, application marchande…) ou physique (rayon de produits), les marques doivent concevoir des solutions sur-mesure s’adaptant aux besoins et contraintes des clients. Il y a donc des changements à opérer au niveau de l’offre et de la façon dont elle est conçue (L’important n’est pas ce que vous avez à vendre, mais le service que vous rendez à vos clients), mais également la façon dont elle est commercialisée (des petites séries et ventes privées plutôt que des collections permanentes : Companies Used to Announce Products, Now They ‘Drop’ Them).

Fin de la mondialisation. La pandémie a révélé la fragilité de nos circuits d’approvisionnement et surtout la dépendance à l’Asie où sont fabriqués la plupart des produits de notre quotidien (des smartphones aux médicaments en passant par les habits). La volonté de retrouver de l’indépendance dans la production de biens de première nécessité, de même que le rééquilibrage de la balance commerciale pour les pays occidentaux incitent à appliquer une préférence nationale. Vous noterez que cette relocalisation de la production coïncide avec la fin de la production de masse évoquée plus haut et la recherche d’une plus grande réactivité dans l’adaptation de l’offre (Agilité et servicisation sont les ingrédients du marketing du futur). Et en prime, il y a des effets bénéfiques sur l’économie locale et l’environnement !

Fin de la manutention. Avec le basculement d’une économie de production (secteurs primaire et secondaire) vers une économie des services (secteur tertiaire), les emplois manuels sont petit à petit en voie de disparition. Une bonne chose pour la pénibilité subie par les travailleurs manuels, mais une grosse source de tension pour des entreprises qui ont de plus en plus de mal à recruter du personnel pour des métiers à faible valeur ajoutée. Heureusement, d’énormes progrès ont été faits en matière d’automatisation des tâches manuelles (robots) et intellectuelles (agents intelligents). La tendance n’est pas au remplacement pur et dur des travailleurs manuels, mais plutôt à une réduction de la pénibilité et des risques grâce à un binôme entre l’homme et la machine (automate ou IA). Cette approche permet de viabiliser la relocalisation (en augmentant la productivité), mais nécessite de revoir les procédés de fabrication (pour les produits) ou les traitements (pour les services), de même que la fiscalité (taxation de la valeur ajoutée créée par les automates).

Fin de la confiance. Avec la sur-exploitation médiatique de la pandémie, les téléspectateurs ont développé une forte défiance face aux médias et « experts » que l’on nous sort sur les chaines de débats pour tous les sujets (santé, sécurité, énergie…). De cette cacophonie médiatique, émerge un profond sentiment de méfiance vis-à-vis des grandes institutions (ex : police, professions médicales, banques…). Méfiance qui certains s’amusent à exploiter pour remettre en cause ce que l’on pensait acquis et se constituer une petite audience de fidèles (ex : platistes, anti-vax, survivalistes…). Au-delà de tous ces charlatans qui prophétisent la fin du monde, il y a également les discours et réactions extrêmes qui sont maintenant courantes dans des médias où les débats se radicalisent (ex : députés populistes) et brouillent encore plus la compréhension des sujets et amoindrissent l’autorité des sachants. En conséquence de quoi, les institutions ont aujourd’hui le plus grand mal à faire entendre leur discours ou point de vue (ex : ministères, cabinets d’étude…), de même que les grandes entreprises qui doivent redoubler de pédagogie et de rigueur dans leurs actions de communication qui sont quasiment systématiquement dénoncées et détournées. Qui a raison et qui a tort ? Impossible de le savoir, car de cette confusion née une suspicion qui nourrit ceux qui essayent de vous faire douter. Dernière illustration en date : Thomas Pesquet dont les propos ont été déformés par des petits malins cherchant à nous faire croire que l’homme n’est jamais allé sur la Lune (Thomas Pesquet répond à des complotistes sur Twitter : « Ça me saoule d’écrire tout ça »).

Fin de l’abondance. Avec les pénuries liées aux problèmes d’approvisionnement et à la guerre en Ukraine, l’opinion publique est maintenant consciente des enjeux actuels et réclame une attitude plus responsable de la part des entreprises aussi bien dans leurs opérations courantes (politique RSE) que dans leurs activités en ligne (sobriété numérique). Il y a d’une part, la crise énergétique qui pousse les utilisateurs non pas à réduire, mais à optimiser leurs usages numériques (ex : couper le WiFi de sa box la nuit) ; et d’autre part la saturation des canaux de communication en ligne (Les français et la fatigue informationnelle : Mutations et tensions dans notre rapport à l’information). Après trois décennies de croissance, les impératifs écologiques et le faible niveau d’attention des utilisateurs forcent les éditeurs de contenus et annonceurs à rationaliser leur production et à abandonner l’idée que sur internet, il n’y a aucun problème d’espace. Si effectivement les offres de cloud computing offrent un espace de stockage quasi-illimité, c’est la disponibilité et l’attention des cibles qui pose problème. Il va falloir parler moins pour se faire mieux entendre ou comprendre (ex : nous passons du spot publicitaire de 30 sec. à la TV au pre-roll de 7 sec. sur Youtube).

Fin des certitudes. Après la réalisation de plusieurs scénarios de type “cygne noir” (ex : Brexit, COVID, rayons vides dans les supermarchés, invasion de l’Ukraine, inflation supérieure à 10%…), l’opinion publique a perdu l’illusion de contrôle de notre société. Nous avons d’un côté la désillusion des citoyens, mais également de l’autre, la désillusion des consommateurs suite à des faillites et scandales spectaculaires (Thomas Cook, VW…). Les consommateurs adoptent maintenant un certain scepticisme face aux promesses des grandes marques (« Peuvent-ils réellement les tenir ?« ) et face à la capacité de résilience des grandes entreprises (il n’y a plus de « Too big to fail« ). Cette perte de confiance complique encore plus la communication des institutions ou des marques.

Tous ces bouleversements survenant dans une période très courte (moins de 20 ans), ils engendrent une évolution rapide et brutale de nos modes de vie et modèles sociaux. Il en résulte les troubles que nous vivons actuellement : des salariés mécontents (démissions, désimplication, lanceurs d’alertes…), des citoyens en colère (protestations, boycotts…), des entreprises frileuses (gèle des embauches et des projets) et des pouvoirs publics en panique (ça a commencé avec Uber, et ça se poursuit avec le quick commerce : Dark stores, le gouvernement tranche pour le statut d’entrepôt).

Où est-ce que tout ceci nous mène ? Impossible à dire tant que l’on ne fait pas l’effort de prendre de la hauteur et de se parler (de s’écouter).

Les grands enjeux du 21e siècle

Pendant que les populistes noient le poisson à coup de tweets rageurs ou polémiques (ex : « Bifteck ou planète ? »), les problèmes s’accumulent (réchauffement climatique, surpopulation, fracturation de la société…). Le pire dans cette situation est qu’il y a les problèmes visibles, et il y a les autres, ceux dont on ne parle que très rarement et qui pourtant gangrènent nos sociétés occidentales (nous pourrions les qualifier de problèmes de riches). Le genre de problème qui nous concernent tous individuellement, mais pas forcément collectivement. D’où un manque de visibilité au profit des « grandes causes ». Pourtant, ces problèmes invisibles sont bien là et représentent un gros risque à long terme.

Fertilité. La facilité à trouver un partenaire grâce aux applications de rencontre retarde l’installation en couple, c’est un fait. De même, les prix de l’immobilier et les incertitudes qui pèsent sur le moral des couples reculent l’âge du premier enfant (en moyenne à 29,4 ans en 2019 en Europe, contre 28,8 ans en 2013). Or, passé la trentaine, le taux de fertilité n’est plus du tout le même qu’à 25 ans. Ainsi, en France, ce sont 3,3 millions de couples qui sont touchés par l’infertilité. Un problème qui va avoir des conséquences irréversibles sur la pyramide des âges. Est-ce que la « Birth Tech » est la solution à ce problème de fertilité ? Je n’en suis pas certain, d’autant plus que c’est un créneau que les annonceurs convoitent fortement et qui pose déjà des soucis de confidentialité (Period and pregnancy tracking apps have bad privacy protections).

Solitude. Avec l’explosion du cercle familial, les impératifs de mobilité professionnelle (trouver du travail là où il y en a) et les applications de rencontre qui retardent l’installation en couple (18 millions de célibataires en France), de plus en plus de personnes vivent seules. Le « seuls, tous ensemble » est un phénomène que l’on trouve fréquemment dans les grandes villes, générant une explosion des loisirs individuels (SVoD, jeux en ligne…) ainsi que de l’anxiété. La solution est-elle à chercher du côté des réseaux sociaux affinitaires ou des assistants numériques (Pourquoi les assistants vocaux peuvent lutter contre la solitude) ? Là encore, je suis très sceptique…

Obscurantisme. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a une véritable crise de confiance dans les médias et les institutions (ex : médecins, forces de l’ordre…) dont profitent les complotistes, platistes, anti-vax, survivalistes… qui prolifèrent sur les médias sociaux. Nous assistons ainsi à un retour en force de la sorcellerie et des médecines parallèles. Mais outre les marabouts, magnétiseurs et enchanteurs, il y a également les activistes qui adoptent des points de vue extrêmes (impossible de discuter calmement avec des militants woke) et organisent des opérations coup de poing (ex : Extinction Rebellion, L214…). Heureusement, tous ces discours ou comportements extrêmes ne sont pas la norme, mais ils finissent par faire bouger les curseurs de moralité (la fin justifie-t-elle les moyens ?) et les boussoles sociales (qui à raison ou tort ?). Tout ceci nous amène à adopter un autre rapport à l’information et à accepter l’existence de vérités alternatives (chacun ayant sa propre version des faits). La solution se trouve-t-elle dans les collectifs en ligne (fact checking citoyen) ? J’en doute, car eux aussi sont noyautés par les extrémistes…

Santé et bien-être. Entre la sur-médication induite par notre système de santé, les perturbateurs endocriniens présents dans les objets de notre quotidien et l’éco-anxiété, la santé des Français est des plus fragile. Le problème n’est pas tant l’affaiblissement des systèmes immunitaires, mais plutôt la sensibilité aux questions de santé et de bien-être (Plus de quatre salariés sur dix se sont vu prescrire un arrêt maladie cette année). Ainsi, la morosité ambiante qui perdure depuis plusieurs années finit par peser sur le bonheur ou du moins l’appréhension du bonheur. Quelles réponses concrètes sont-elles à disposition de toutes ces personnes en détresse : des applications mobiles de méditation assistée ? Peut-être qu’un éloignement des écrans serait une solution plus efficace…

Autonomie. La fracture numérique n’est pas nouvelle (c’est Jacques Chirac qui a été le premier homme politique à en parler), mais ce phénomène s’accélère avec le vieillissement de la population et l’évolution rapide des usages (Fracture numérique : ces millions de Français oubliés dans les démarches administratives de plus en plus connectées). Nous pensons en premier lieu aux personnes âgées, mais il ne faut pas oublier tous les autres, car nombreux sont ceux, citoyens et salariés, qui se retrouvent en situation de fragilité sociale par manque de maitrise des outils numériques (La dyspraxie numérique est un frein majeur à votre transformation digitale). Que ce soit dans les foyers ou en entreprise, il y a un besoin toujours plus fort de sensibilisation (culture numérique) et d’accompagnement (prise en main) aux usages numériques. Et je ne suis pas certain que les robots de compagnie ou les MOOCs sont une solution viable…

Comme vous pouvez le voir, tous ces problèmes de fond représentent une menace sur le long terme, mais ne sont pas abordés sur le court terme, car notre attention et nos ressources sont mobilisées par la permacrise, et car ils sont complexes à appréhender (causes) et à résoudre (solutions). Une authentique bombe à retardement pour les pays occidentaux si l’on ne se mobilise pas.

Tout ceci nous amène à questionner le rôle du numérique dans l’évolution de notre société.

Le numérique est autant le problème que la solution

À une époque pas si lointaine, les autorités étaient complètement larguées face aux nouveaux usages numériques. Mais ça, c’était avant, car le législateur semble reprendre l’initiative, notamment dans l’UE (cf. RGPD, MiCA, DMA/DSA…), même si ces régulations sont des processus complexes et lents à mettre en place.

Le rôle des gouvernements et entreprises dans l’évolution de notre société (tissu socio-économique, loisirs…) est bien évidemment prépondérant, mais les consommateurs et citoyens ont également leur mot à dire. Problème : nous sommes dans la cacophonie la plus totale avec une succession de mini-scandales (ex : les moyens de transport utilisés par les joueurs du PSG) et de vérités alternatives (ex : le bilan écologique des centrales nucléaires). Impossible d’aborder sereinement l’avenir dans ce climat de tensions perpétuelles.

Plutôt que de s’accuser ou de s’invectiver mutuellement, nous devrions réfléchir calmement et sereinement à la civilisation du 21e qui est en train d’émerger sous nos yeux. Plus que de nouvelles régulations, ce dont nous avons besoin (citoyens, entreprises, organisations…) est d’un débat sur l’évolution de notre société et plus spécifiquement la place que nous voulons qu’occupe le numérique dans la société de demain (l’équivalent de ce que fait le Japon avec le programme Society 5.0 qui donne lieu à une concertation nationale : Japan pushing ahead with Society 5.0 to overcome chronic social challenges).

Celles et ceux qui me lisent régulièrement savent que c’est un sujet qui me tient à coeur, que j’aborde d’ailleurs régulièrement sur ce blog :

Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que nous allons devoir faire de gros efforts et de grandes concessions pour faire face aux défis des années à venir. Le Conseil National de la Refondation lancé par notre Président porte d’ailleurs là-dessus, je me demande quelle place le numérique occupera dans cette concertation… Toujours est-il que la permacrise que nous traversons devrait servir de point de départ à une nouvelle façon d’appréhender le numérique : la fin de la fuite en avant et du solutionnisme technologique au profit d’usages et pratiques numériques plus responsables.

La sobriété numérique est résolument le maitre-mot de cette fin d’année, un sujet récurrent que j’aborderai dans mes prochains articles.